Le faux procès de Cyrano à Marseille : oui, merci !

 

« Vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les charges qui seront portées contre Hercule Savinien Cyrano de Bergerac, de ne trahir ni les intérêts de l’accusé ni ceux de la société qui l’accuse, de n’écouter ni la haine ou la méchanceté ni la crainte ou l’affection, de vous décider d’après les charges et les moyens de défense suivant votre conscience et votre intime conviction avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre »…

Thomas Sertillanges, président du festival Edmond Rostand 2018, était plus vrai que nature ce vendredi après-midi au tribunal de commerce de Marseille dans le rôle du président de la cour d’assises devant juger un « criminel » célèbre : Cyrano de Bergerac, héros de la pièce d’Edmond Rostand. Il a su arbitrer les débats d’un œil goguenard comme s’il devinait par avance que l’accusé ne serait jamais condamné aux trente années de réclusion auxquelles il était promis pour l’homicide du vicomte de Valvert, les faux en écritures dans ses lettres à Roxane, le duel prohibé et les insultes envers l’acteur Zacharie Jacob, dit Montfleury, traité de « mortadelle ».

Comme le veut l’usage, le président Sertillanges donne d’emblée la parole à Cyrano pour décliner son identité : « On dit de moi que j’ai l’art de la répartie mais aujourd’hui je quitte la partie ! De quel droit prétendez-vous me juger ? Je hais les compromis, je hais les préjugés, à cette parodie sans tapage, je dis : « non merci ! »,répond Cyrano d’une superbe envolée lyrique.

 Le déroulement du procès est du même acabit : trois avocats des parties civiles vont tenter de pousser Cyrano dans ses retranchements tandis que les trois avocats de la défense vont plaider avec panache l’innocence de Cyrano. Ce fut une pièce magnifique, magistralement interprétée par Thomas Sertillanges mais aussi par Me Geneviève Maillet, bâtonnier de l’ordre des avocats de Marseille qui a tenu avec brio le rôle de l’avocat… général, six jeunes avocats lauréats de la conférence du stage et Edouard Dossetto, époustouflant Cyrano qui apostrophe ainsi le président : « on n’abdique pas l’honneur d’être une cible ! »

Me David Layani, Me Marie Duault et Me Caroline Kazanchi vont alors faire assaut d’éloquence pour nous persuader de la culpabilité de Cyrano : « votre gros nez vous donne-t-il droit à l’insolence et à la sensation d’impunité, s’exclame le premier, vous menacez l’acteur, vous le ridiculisez, mais votre liberté n’existe qu’en enterrant celle des autres ! Vous prétendez que cette pièce était atroce, mal jouée, navrante, que son interprète était gras dans son verbe, dans son phrasé, dans son âme. Comment apprécier le meilleur si vous n’avez pas connu le pire ? »

« Vos diatribes sont diffamatoires, la talent n’autorise pas les excès, renchérissent les deux parties civiles suivantes, vous souillez le vicomte Valvert, vous déshonorez le comte De Guiche, vous bafouez la hiérarchie militaire, vous n’avez que faire de l’autorité et par vos hardiesses vous mettez en péril tout un régiment ! En outre, vous enfreignez ouvertement l’édit de Richelieu qui interdit désormais les duels. » Me Kazanchi essaie de nous convaincre que Roxane a été manipulée par Cyrano et qu’elle était sous son emprise : « Roxane a vingt ans, c’est une amoureuse de vingt ans comme on en rencontre tant…C’est la quintessence de l’abnégation amoureuse. Elle rêve des mots charmants de Christian. Le drame, c’est que Christian est trop bête et Cyrano trop laid ! Pour vous Cyrano, Roxane est une marionnette, un trophée, vous voulez lui éviter d’avoir à faire un choix draconien entre le beau et le laid. Vos mots sont si beaux Cyrano qu’elle connait toutes vos lettres par cœur. Elle tombe amoureuse de vos vers merveilleux et elle épouse Christian sur la base de votre imposture : ce n’est qu’une manipulation perverse pour satisfaire votre ego torturé ! »

Il est vrai que Roxane avouera plus tard, lorsqu’elle se fanera doucement au couvent en brodant des habits : « je n’ai aimé qu’un seul être et je le perds deux fois ! »

Me Geneviève Maillet va pousser l’accusation plus loin encore et requérir trente ans de réclusion à l’encontre de l’accusé : « les faits ne sont pas des infractions vénielles, tonne-t-elle dans son box, vous refusez la norme, quelle qu’elle soit, vous provoquez, vous défiez en duel avec votre lame, vous êtes un danger public Cyrano ! Vous prîtes en haine Montfleury et lui fîtes défense de reparaître en scène ! Vous êtes un tyran, vous jouez au chat et à la souris avec vos proies, « si tu joues je vais être obligé de te fesser les joues et de te découper comme une mortadelle », lancez-vous à Montfleury, vous êtes le bretteur de service celui qui tue avec préméditation en aggravant l’effroi de sa victime par une mise en scène et s’exclame : « à la fin de l’envoie, je touche ! »

« Serial-Killer » Cyrano ? Spadassin Cyrano ? Fier-à-bras ? « Que nenni », vont répliquer en chœur les trois avocats de la défense : Me Anthony Zamantian, Me Pierre Le Beller et Me Laurence Khashimov-Fara. « Mesdames et messieurs les jurés, sur le banc des accusés a pris place l’un des plus grands poètes et philosophes français, il est là parce qu’il est le plus fabuleux interprète de notre liberté la plus chère : la liberté d’expression. Montfleury a préféré prendre la fuite parce qu’il avait conscience que les critiques de Cyrano étaient justifiées. Le talon d’Achille de Cyrano, finalement, c’est son panache. Le problème dans ce procès, c’est d’incarner une allure plus qu’une posture, d’être libre, courageux, sincère, entier. Cyrano, c’est le panache à l’état pur ».

Cyrano a su parfois « conjuguer le grotesque au sublime » en portant en triomphe son propre caractère.  L’excès n’était pour lui qu’une demi-mesure. Sa seule infraction : avoir aimé à la folie une femme inaccessible et « s’être battu sans espoir de succès parce que c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ». Acquitté à l’unanimité par le public présent, Cyrano a eu le dernier mot avec ces vers dignes d’Edmond Rostand et signés par Jean Noël Beverini et Jean-Claude Martin : « Ma vérité à moi se nomme liberté, innocent ou coupable mon cœur s’en balance, je vis dans un nid d’aigle et vous en basse-cour…

Comme dirait De Guiche : « voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie, on sent, n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal, mille petits dégoûts de soi dont le total ne fait pas un remords mais une gêne obscure, et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure – pendant que des grandeurs on monte les degrés – un bruit d’illusions sèches et de regrets, comme, quand vous montez lentement vers ces portes, votre robe de deuil traîne des feuilles mortes ».

                                            José D’Arrigo