« Il était une fois Cyrano »

Le panache de Thomas Sertillanges

« Le panache n’est pas la pudeur, mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif et d’un peu frisé, le panache c’est l’esprit de bravoure. C’est le courage dominant à ce point la situation qu’il en trouve le mot. Plaisanter en face du danger, c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique. Le panache est alors la pudeur de l’héroïsme comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime. Le panache, c’est souvent, dans un sacrifice qu’on fait, une consolation d’attitude qu’on se donne. Un peu frivole, un peu théâtral, le panache n’est qu’une grâce mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort que l’on recherche souvent de plus austères noblesses… »

Qui, mieux qu’Edmond Rostand lui-même, dans cette splendide tirade extraite de son discours de réception à l’académie française en 1903 pouvait le mieux définir « le panache à la française », celui de Cyrano de Bergerac ?

Evoquer Rostand dans notre médiocre baragouin du XXI eme siècle, serait assurément le trahir. Or, Thomas Sertillanges, président du festival Edmond Rostand 2018, est un admirateur si fervent du poète marseillais qu’il a choisi d’empanacher de bout en bout sa conférence de mardi après-midi à l’Alcazar de Marseille sur l’histoire, vraie ou mythique, des « Cyranos ». Ce fut tout simplement grandiose et le public s’est retiré émerveillé par cette cascade de mots choisis avec panache. Par une espèce de magie intime, la grandeur d’âme du conférencier a fini par rejoindre celle d’Edmond Rostand et celle de Cyrano. Comme si le peuple français, par-delà les siècles, avait un besoin farouchement ancré dans son cœur de récits épiques ou héroïques exaltant les prouesses de la nation. Une soif de transcendance qui dépasse les individus et ne peut se traduire que dans le cadre de la défense acharnée de la patrie et de la république.

Cyrano de Bergerac est né en 1897 de l’imagination fertile d’Edmond Rostand mais il vivait déjà en lui depuis très longtemps. La gestation fut longue, progressive, et l’accouchement du parturient, explosif. Cette pièce magistrale jouée des centaines de fois partout dans le monde, y compris à Taïwan, n’est pas le fruit du hasard. C’est la captation subtile, au moment le plus propice, entre la cuisante défaite de 1870 et l’appétit de revanche de 1914, de toutes les nuances de l’âme française, nourrie d’un étrange mélange de vaillance hussarde et de discrétion altière. 

Les interprètes ont évolué avec le temps mais chacun se souvient des partitions superbes de Daniel Sorano, de Gérard Depardieu ou de Jacques Weber. Ce qui n’a pas changé et ne changera jamais, c’est le texte époustouflant d’Edmond Rostand. 

Thomas Sertillanges a patiemment raconté l’histoire des Cyranos, celle de Savinien Cyrano, né à Paris (et non à Bergerac) en 1619 et mort en 1655 à Sannois. Cet homme- là n’a rien d’un périgourdin mais il s’engage avec les cadets de Gascogne et souhaite donner à son nom une connotation plus cassoulet et qui ne choque pas ses futurs camarades. Il fait donc ajouter à son nom de Savinien Cyrano celui de « Bergerac », nom d’un fief de la propriété de ses parents dont les Anglais avaient été chassés manu militari. Soldat courageux, Savinien Cyrano, le vrai, a été blessé deux fois au combat, d’une décharge de mousquet et d’un coup d’épée dans la gorge. Il quitte alors l’armée et mène une vie de patachon. Ce n’est que plus tard qu’il se découvre une vocation d’écrivain, il écrit alors des lettres pour ses copains amoureux qui ne savent pas écrire (oui, Roxane, je pense à vous en cet instant), il rédige une comédie intitulée « le pédant joué » où il a cette formule qui sera reprise par Molière dans « les Fourberies de Scapin » : « mais que diable allait-il faire dans cette galère ? »

Ce bon vivant, épris de lettres classiques qui s’écrie sur scène : « mourir n’est rien, c’est achever de naître. Une heure après la mort, notre âme évanouie sera ce qu’elle était une heure avant la vie »a aussitôt été excommunié par l’Eglise mais il a puissamment inspiré le Cyrano de Rostand avec son caractère à l’emporte-pièce et ses tirades éblouissantes. La preuve ? Savinien Cyrano (le vrai) a été grièvement blessé en se promenant dans Paris et en recevant sur la tête une poutre venue d’on ne sait où…Les livres de ce Cyrano furent brûlés sur le bûcher par la confrérie de l’Index dès l’annonce de sa mort comme si l’on avait voulu effacer toute trace de cet hérétique et mécréant.

Thomas Sertillanges a alors raconté la vie d’Edmond Rostand et de son épouse Rosemonde Gérard qui fut son assistante littéraire, celle qui écrivit à son mari le fameux poème : « car vois-tu chaque jour je t’aime davantage, aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain. » C’est parce que sa première pièce en prose n’eut aucun succès que Rostand se jura de ne plus écrire qu’en vers. Rostand, né au 14 de l’actuelle rue Edmond Rostand, va tâtonner quelques années jusqu’à son chef d’œuvre : Cyrano de Bergerac. Le triomphe est colossal. Rostand gagne un argent fou. Cependant, il est dépressif : « écrasé par la responsabilité que me crée l’inattendu triomphe de mon cadet gascon, je ne suis pas l’homme heureux que l’on croit », avoue-t-il. Il se morfond dans sa maison du pays basque, la villa Arnaga à Cambo-Les-Bains : vingt chambres, un jardin versaillais, mais la neurasthénie le guette.

La Grande Guerre éclate. Edmond Rostand voudra s’engager mais l’armée française le refuse en raison de sa santé fragile : il va devenir un infirmier, un épistolier au service exclusif des soldats français. Edmond leur donnera la force de mourir sans désespérer. Puisqu’il ne put les empêcher d’être des martyrs, il leur donnera le courage d’être des héros.

Voilà comment la belle âme de Cyrano a peu à peu inspiré Rostand et lui fait dire, peu avant sa mort en 1918, après  avoir attrapé le grippe espagnole :

« je ne veux que la victoire, ne me demandez pas après ? Après je veux bien la nuit noire et le sommeil sous les cyprès ».

José D’Arrigo

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Merci à José d'ARRIGO pour ce compte rendu qui m'a permis un rappel de bouillon de culture ! Dommage que plus de 90 % de Marseillais ne connaissant pas Edmond ROSTAND et il fallu d'un parisien pour faire connaître ce marseillais ! 

Bravo à l'Association d'Edmond RISTAND et au Festival présidés par Thomas SERTILLANGES ! 

Constantin LIANOS

Président-fondateur de www.monsieur-legionnaire.org et ses réseaux 

Président-fondateur de l'AACLE de Marseille - Provence.