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De Marseille à Alep en voiture par Max de REGGI

En 2005 mon ami Max de REGGI a décidé de faire le voyage de Marseille à Alep en voiture, voici son périple :

Samedi 10 juillet : Notre première étape est Toulon-Rome par les Grimaldi Ferries. La traversée est très agréable, bateau neuf, personnel qui parle français avec un charmant accent italien. Beaucoup de routiers, gros bras tatoués dont la bruyante cordialité se répand dans tout le navire. Ils nous valent pourtant l’inconvénient d’un départ avancé, pour leur donner plus de temps de route le lendemain avant midi. Nous voici donc à six heures du matin priés, gentiment mais fermement, d’évacuer les cabines. Le temps d’avaler un cappuccino, o due, et nous voilà dehors.

Dimanche 11 juillet : Le port de Rome, Civitavecchia, est immense. Après en être sorti, enfin, il faut errer dans la rocade qui ceinture Rome, illogique labyrinthe, panneaux indicateurs surgis au dernier moment – trop tard ! – le tout dans la tradition, lointaine dans le temps mais proche dans l’espace, des auriges trompe-la-mort romains. Voici Ostia, le port tyrrhénien de la Rome antique, à l’embouchure du Tevere1. Nous flânons dans l’allée qui jouxtait le théâtre, sous de majestueux pins parasols, à l’origine une toiture. Ici, les Romains se promenaient entre deux spectacles, parmi les mosaïques noir et blanc qui leur disaient la grandeur de leur empire et la beauté de leur décor de vie. Je tombe en arrêt devant de splendides colonnes de granit débarquées d’Egypte, prêtes être réembarquées sur une de ces barges tirées jusqu’à Rome, à contre-courant, lentement, péniblement, souvent à force d’homme.

Direction Naples. Voici le splendide Montecasino, hélas de sinistre mémoire. En 1944, depuis ce colossal monastère-forteresse jugé sur un piton, les Allemands interdisaient la route de Rome aux Alliés, ainsi immobilisés de février à mai. Débarqués en Sicile en juillet de l’année précédente, les Américains ignoraient-ils que la botte italienne, chaos de sommets et gorges enchevêtrés, serait impraticable ? Les rares pénétrantes, que suivent les voies romaines, sont constamment dominées de hauteurs d’où l’ennemi peut surprendre.

Montecassino fut La Stalingrad italienne, une des plus sanglantes batailles de la guerre, bien que quasiment ignorée2. Enlisés dans la boue des ravins, sur des pentes balayées par une pluie glacée et la neige, des dizaines de milliers de soldats ont été sans pitié et en pure perte offerts aux canons allemands. Certes, ce n’étaient pas de « nobles » soldats américains ou britanniques, mais bien plutôt des indigènes, Maoris néo-zélandais, Gurkhas népalais, goumiers marocains et algériens supplétifs de l’armée française, et bien d’autres, sans oublier les Polonais fraîchement revenus d’Égypte. Pour se protéger des bombardements aériens massifs, les allemands s’enfonçaient dans les profondeurs du monastère, pour resurgir après l’alerte, toujours aussi combattifs. Ce sont les goumiers qui ont, enfin, réussi la première percée.  Ces montagnards de l’Atlas, pour certains vêtus de djellabas et chaussés de sandales dans ce mois de mars glacial, ceux qui dans la hiérarchie des forces alliées étaient au bas de l’échelle, ont avec leurs mulets escaladé les flancs abrupts pour enfoncer la défense allemande au point le plus difficile.

Nous avons raccompagné en auto-stop deux jeunes Néo-Zélandaises. Sans leur poser de question, il était clair qu’elles n’étaient pas venues visiter le monastère mais bien plutôt le site de la bataille, où sans doute leurs familles ont laissé certains des leurs.

Je repense à ce soldat algérien qui, après Montecassino et la longue campagne d’Italie, a combattu dans les Vosges. Encore une fois, le combat fut terrible. Les Allemands, acculés, se battaient avec l’énergie du désespoir. Son unité a été littéralement sacrifiée par je ne sais plus quel galonné (je me suis empressé d’oublier son nom) en mal de médailles. Survivant, notre homme, couvert de gloire, mais d’une gloire racinienne, toute intérieure, ne parlons pas de reconnaissance officielle, notre brave homme rejoint son pays, Sétif. C’est pour apprendre son père a été fusillé par les Français, ces mêmes Français pour lesquels il avait enduré tant de souffrances et affronté tant de dangers.

Les exploits des goumiers sont hélas occultés par les terribles exactions qu’ils commettent lors de leur avancée vers Rome, après Montecassino. En pénétrant dans la Ciociaria, ils pillent, tuent et, surtout, ils violent3, faisant de plus de dix mille femmes, jeunes filles et même enfants, des « marochinades », comme autant de pestiférées. Ces crimes auraient été oubliés sans La Ciociara de Alberto Moravia, si remarquablement restituée par Vittorio De Sica. L’émouvante Sophia Loren a bien mérité là son Oscar de meilleure actrice.

Le monastère a été reconstruit à l’identique, masse imposante qui domine de nouveau les monts Aurunques, où les Romains se sont heurtés aux Aurunci (Aurunces) au cours des derniers siècles avant Jésus-Christ.

L’étape suivante est Caserta, à hauteur de Naples. Son Palais Royal, le Versailles Italien, effacera les terribles souvenirs de Montecassino.  Las, trois fois hélas ! Nous tombons de Charybde en scylla, plus exactement en territoire Casalese. Les mafieux de Casale del principe exploitent un filon tout aussi juteux que le trafic de drogue, et sans risque celui-là : le non- traitement des ordures ménagères. On encaisse l’argent, et on ne fait rien. Ahuris, effondrés, nous roulons lentement dans des rues désertes, entre deux murs d’ordures entassées. Point de merveilles à contempler, mais un cortège ininterrompu d’immondices, vision cauchemardesque, la pestilence en plus. Oublié le Palais Royal, quittons ces lieux au plus vite !

Nous apprendrons plus tard que la population, excédée, a obtenu que le gouvernement organise une évacuation des ordures vers l’Italie du Nord équipée, elle, pour leur traitement, ou en Allemagne. La justice italienne a fini par réagir. Quelques personnes ont été arrêtées. Mais le problème est-il pour autant réglé ?

Nous contournons Naples et sa réputation de traquenard pour touristes, pour rejoindre Salerno. Un lungomare  terne, où les baigneurs ont le choix entre les plages privées, propres, et les ordures (toujours !) des plages publiques. La ville est elle aussi bien terne : elle fut hâtivement reconstruite après avoir été lourdement bombardée le 9 septembre 1943 par les Alliés, précisément en route vers Montecassino. Le Guide du Routard, qui nous donne ces informations, nous parle de l’atmosphère authentique des vieux quartiers. Nous les visitons le lendemain.

Lundi 12 juillet : Le Routard dit vrai, le vieux Salerne est une merveille. Ruelles pavées de grosses dalles grises et boutiques ont su garder leur authenticité. Tout au plaisir de contempler, il nous a fallu quelque temps pour remarquer que les échoppes sont toutes, sans exception, garnies de splendides grilles, belle ferronnerie d’art, mais ferronnerie manifestement beaucoup trop solide pour être purement décorative. Naples est toute proche, ceci explique certainement cela. Nous sommes attirés par l’échoppe d’un artisan cordonnier, d’où nous ressortons chaussés de neuf.

Nous voici devant le Duomo San Matteo, fondé au XI° siècle. Sa beauté est faite de splendeur et de discrétion mêlées, comme beaucoup de cathédrales italiennes, bien loin de la masse provocante et la décoration pompeuse des nôtres. Pour les admirer, il faut les approcher, prendre le temps de rechercher le détail des mosaïques murales, des dallages incrustées, la décoration des piliers, découvrir les statuettes, les innombrables petits chefs-d’œuvre, modests, presque dissimulés.

Au sortir de la cathédrale, nous entrons dans une salumeria, autre temple, celui-ci de l’art de vivre et du bien manger italien. Point de discrétion, au contraire profusion de salami, prosciutti, mozzarelle, e tutti quanti. Nous confectionnons avec gourmandise de délicieux pannini que nous allons déguster au bord de mer, ici propre et ombragé. Devant nous part la côte amalfitaine, magnifique corniche aux charmants villages suspendus entre mer et montagne. La cuisine, les vins y sont incomparables. De somptueuses villas dominent la mer. Inutile, pourtant, de vouloir s’y aventurer ; un tourisme effréné la rend pratiquement inapprochable. Cette opulence a toutefois son revers : la Cronaca4 a récemment fait état d’un cambriolage sanglant. L’Italie est aux prises d’une nouvelle racaille venue de l’autre côté de l’Adriatique. De sinistres aventuriers albanais ou roumains tentent d’échapper à la vie misérable qui est la leur en  pillant, violant, massacrant. La société italienne n’est pas tendre, surtout dans cette partie du pays, mais elle n’était pas préparée à cette nouvelle forme d’agression5.

Nous reprenons la route pour rejoindre un agriturismo recommandé par le Routard, un de ces gîtes ruraux qui sont une véritable institution en Italie, subventionnée pour favoriser le tourisme, surtout étranger. On est certain d’y trouver un accueil charmant et une cuisine authentique, ce qui en France n’est bien souvent qu’un mythique souvenir. Nous faisons d’abord un arrêt au site gréco-romain de Paestum, immense, champêtre. Sa réputation tient à trois splendides temples, intacts, bien campés sur d’impressionnantes colonnes. Renflées à la base, elles s’amincissent vers le haut et se terminent par une collerette qui donne à ces colosses un air de légèreté inattendu. Nous reprenons la route après une colazione à l’ombre enveloppante et rafraichissante de grands pins parasols.

Sur les recommandations du Routard nous quittons le bord de mer pour rencontrer aussitôt la montagne (ce que n’avaient pas prévu les fins stratèges américains). Les routes sont étroites, sinueuses, sillonnées par des forcenés suicidaires qui tentent de mettre fin à leur vie à chaque virage. Nous sommes loin de la logique cartésienne des routes françaises : au fond de la vallée, un axe à grande circulation, d’où partent des routes secondaires pour desservir les villages perchés. Au lieu de cela, ici nous grimpons jusqu’à un premier village, pour plonger ensuite dans la vallée, et remonter encore, puis recommencer. Mon père « ils ont fait passer un âne, et ont construit la route derrière ».

Voici enfin l’Agriturismo de la nonna Rachele Pasca. Nous avons sommes tout de suite de la famille, avec le chien Nero et son compagnon un énorme Saint-Bernard, les oies, les chèvres, les chats et, tout en bas dans la vallée, les bisons. Là est le secret la mozzarella italienne : elle n’est pas faite au lait de vache, mais de bison. Rachele nous dorlote, tout en nous racontant sa vie passionnante. Le dîner commence par il pollo con i fucili fatti a mano6, puis tous les produits de la ferme défilent, accompagnés  d’un vin à la cerise velouté, savoureux, inimitable. Nous sommes repus, comblés, heureux.

 

Mardi 13 juillet : C’est le départ. Tout le monde est ému. Rachele dit qu’elle gardera de nous un très beau souvenir, c’est réciproque. Son vin à la cerise et sa salumeria sont du voyage.

Pour rejoindre Brindisi, il faut traverser l’Aspromonte, terre de la ‘Ndrangheta dont la spécialité était l’enlèvement, avant qu’elle ne diversifie son activité et s’étende en Italie du Nord et même au-delà. Les otages pouvaient être gardés des années, cachés dans les grottes et les cabanes d’une montagne inextricable. Je pense à cette mère qui, après avoir tout essayé pour libérer son fils, s’était enchaînée sur la place d’un village. Elle était restée ainsi jours et nuits, montrant à tous, complices muets, l’ignominie de leur conduite. Quelle force de caractère et quel courage! Quelle leçon à la face de ces criminels ! Je crois qu’elle avait finalement retrouvé son fils et que cette forme de banditisme a rapidement cessé par la suite.

Cette femme est une de ces magnifiques donne del Sud – comme  le dit si bien la photographe palermitaine Letizia Battaglia, la bien nommée, ces courageuses épouses, mères, parentes de victimes de la mafia7. Une femme a écrit, chaque année, une  Lettre au geôlier de mon père régulièrement publiée dans le journal Corriere di Calabria. Je veux, disait-elle, te regarder dans les yeux, toi qui a vu mon père en dernier, qui a connu ses derniers instants, qui a entendu ses dernières paroles ; je veux savoir ce que tu as fait de son corps. Le bandit lui a répondu, dix ans plus tard, pour se repentir et elle a pu, grâce à ses indications, retrouver les restes de son père.  Tous n’ont pas eu cette « chance ». La population de l’Aspromonte a organisé un circuit de la mémoire, chemin de croix, parcours d’un impossible deuil, où les jalons n’indiquent non pas les sites remarquables, mais les lieux, identifiés ou supposés, de tous ces crimes. Ce cheminement est régulièrement parcouru par petits et grands, pour rendre les disparus à la mémoire collective.

Petit arrêt à Potenza, le temps de prendre un cappuccino, et d’acheter quelques vêtements à des prix défiant toute concurrence : la Tunisie est toute proche. La mer est atteinte près de Taranto, vers midi. Pique-nique avec le pain et la charcuterie de Rachele, puis on reprend la route. La côte est grise et plate avec, pour seul point de mire, l’immense raffinerie de pétrole, visible à des dizaines de kilomètres.

Brindisi est une ville charmante et tranquille. Sa longue histoire maritime se lit dans ses maisons et ses ruelles. Le long des quais immenses, peu de bateaux : un navire de la Navale italienne, quelques routards des mers, des pêcheurs et, tout au fond du port, deux bâtiments militaires. Les ferries ne sont pas visibles. Sans doute sont-ils dans l’autre anse du port, derrière la gare maritime.

Le soir nous mangeons dans une petite pizzeria qui rappelle les bons bistrots parisiens, où on  s’installe  comme on  peut  pour commander  ce  qui  est  sur l’ardoise : une soupe, un bœuf gros sel, puis on ressort content. Ici, ce sont bien sûr salumerie, antipasti, pizze, le tout excellent, avec une grande carafe de vin, inimitable, très agréable, comme sont bien souvent les vins italiens.

Mercredi 14 juillet : Renseignement pris au dernier moment, les ferries partent du port extérieur, à une trentaine de kilomètres de la ville. Il faut y aller rapidement, pas facile avec ce fléchage routier. Enfin nous y sommes. Après des formalités de police à l’italienne (UN carabinier pour des milliers de passeports), nous voici dans le ferry turc en partance pour Çesmes (prononcer Tcheschmé), près de Ismir.

Des familles entières sont installées dans les coursives, avec matelas, couvertures, provisions, dans les zones abritées manifestement connues à l’avance. Il y a même une tente sous un escalier ; elle est adaptée à l’espace et une corde garde son accès. Il est clair que des habitués ont appris à exploiter la configuration du navire dans tous ses détails pour voyager à moindre coût et dans les meilleures conditions possibles. Il est midi, des couvertures étalées se couvrent bientôt de victuailles, bien proches de celles que nous connaissons en Syrie. La bonne humeur règne. Tout le monde parle turc, mais bientôt les enfants s’agitent et les ordres claquent, en français : viens ici ! suffit ! gare à ta figure tout à l’heure ! Nous le découvrons, à de très rares exceptions près, le bateau est entièrement occupé par des familles turques installées en France qui, des grands-parents aux petits-enfants, vont passer les vacances au pays. Ces parents turcs bilingues savent exploiter le caractère autoritaire, injustement méconnu, de la langue française.

Tout est Turc dans ce bateau, sauf la monnaie : l’Euro, ainsi que la gestion du restaurant et du self-service : Sodexho.  Le restaurant est confortable et de qualité, les prix acceptables. Nous y établissons notre base. Nous verrons le lendemain que le petit-déjeuner est à discrétion, sans que personne n’en abuse; chacun se cantonne au secteur de restauration qu’il a choisi d’emblée : les coursives, le self, ou le restaurant.

Une carte murale affiche notre route. Deux tracés sont indiqués, l'un contourne le Péloponnèse et l'autre est direct, via le canal de Corinthe. Aurons-nous la chance d'emprunter le canal ? De toute façon, ce sera de nuit et nous ne verrons rien. Nous nous couchons sur idée.

Jeudi 15 juillet: Six heures du matin. Quelque chose d’anormal nous réveille. Les moteurs tournent au ralenti ; bizarre ! Coup d’œil au hublot, stupeur nous ne sommes plus en mer. Le bateau avance avec beaucoup de prudence au milieu des prés et des arbres ! Le canal de Corinthe !

Nous sautons à l’avant du navire. Lentement tiré par un remorqueur, il se glisse entre deux parois verticales, qui défilent majestueusement. Les rochers sont si près que parfois des blocs immergés passent sous le bastingage. On s’attend à tout moment à entendre le crissement de leur frottement contre la coque. Vision insolite. Nous sommes sur un bateau dans un cadre montagnard. Les passagers retiennent leur souffle et assistent, muets, à cette sorte de miracle. On suit la course de deux renards, aussi à l’aise dans ce mur que dans un champ de blé. L’entaille de la montagne se fait de plus en plus profonde. Le pont routier passe sur notre tête. De là-haut, en route d’Athènes à Patras, j’avais découvert, stupéfait, cette gigantesque tranchée avec, au fond, un filet d’eau. Je alors rêvais de me glisser dans ce monumental défilé, et m’y voici. Enfin, lentement, le ciel s’ouvre, les parois s’abaissent, quelques maisons tranquilles apparaissent, un quai ; nous sommes de nouveau en pleine mer.

Après le repas de midi, une torpeur gagne tout le navire. On regarde nonchalamment les îles Grecques apparaître puis disparaître, innombrables, quelquefois réduites à un simple rocher. L’activité maritime est intense, d’autres ferries nous accompagnent, ou nous croisent, à droite, à gauche, puis plus rien : l’arrivée est imminente. Avant de toucher au port, nous longeons l’île d’Ios. Le nom, si ce n’est la chose, est bien connu des cruciverbistes : « île grecque » en trois lettres. La Grèce a réussi ce paradoxe de se maintenir dans les innombrables îles à proximité immédiate de la côte turque8. Là est le contraste du peuple navigateur et celui venu du plus profond du continent asiatique ; voyant la mer, les Turcs pensaient avoir du monde atteint les bornes9.

Nous entrons au port. L’organisation du débarquement est germanique. Par affichage, chacun sait où se trouve sa voiture. Le signal donné, l’évacuation se fera très vite. De nouveau, la queue à la police des frontières. Devant nous, les Italiens présentent leur visa. Alors que je croyais tous les Européens dispensés, j’apprends que seuls les Français ont cette faveur. Nos voisins hasardent une explication : c’est parce que les Français… Je n’écoute pas, la suite qui est pure élucubration. Je connais la réalité, mais je ne dis rien. Ce serait trop long et certainement mal venu ici. Nous aurons l’occasion d’en reparler plus tard.

L’attente à la douane est interminable. La nuit est tombée depuis longtemps quand nous entrons dans Çesmes. Nous sautons dans le premier hôtel et partons à la découverte de notre nouveau continent. Çesmes est à Izmir ce que Cassis est à Marseille, le snobisme en moins et la « musique » en plus (la « sono » à fond, en tous lieux et à toute heure, est une des caractéristiques de la Turquie). La petite ville est charmante, les promeneurs heureux, les boutiques avenantes, les restaurants attirants. Nous entrons dans l’un d’eux, choisi pour son ambiance sonore acceptable. Le patron s’empresse, s’active avec énergie et gentillesse. Nous retrouverons chaque fois le même empressement. La salade, orientale bien sûr, les kebabs et les fruits, délicieux, seront notre menu et notre plaisir quotidiens dans les jours à venir.

Vendredi  16 juillet : Notre ferry est déjà reparti. Un dernier coup d’œil au port tranquille, et nous prenons la route. L’objectif est de rejoindre Antioche, ce qui suppose de traverser la plus grande part de cette énorme masse montagneuse qu’est la Turquie. Cette montagne est née de la du choc des plaques Afrique-Péninsule arabique et Europe-Asie, confrontation titanesque qui se poursuit encore pour donner naissance plus récemment à la Mer Rouge, prolongée par une faille qui a créé l’alignement Golfe d’Akaba - Mer Morte - Lac de Tibériade - vallée de l’Oronte. Cette faille continue de s’ouvrir et va donner naissance à une nouvelle mer, au détriment de la Méditerranée qui, elle, progressivement se refermera. Cette situation est l'origine des catastrophes sismiques qui périodiquement secouent la région, de la Grèce à la Turquie et à l’Iran, en passant par la Syrie. A ces chocs de la croûte terrestre se sont superposés les heurts des civilisations.

Le plus simple serait de passer par la plaine intérieure, via Konya. C’est la route suivie par les Croisés, pour se heurter immanquablement à la muraille des Monts Taurus, avec pour unique issue l’impressionnante percée des Pyles ciliciennes, pour eux un piège – nous en reparlerons. Sans consulter mes compagnons de voyage, je choisis l’alternative du bord de mer, donc longer la plaine d'Aydin, pour rejoindre le littoral à Antalya. Au-delà, nous suivrons la côte. Ce ne sera certainement pas facile car la montagne va plonger directement dans la mer. J’ai quelques inquiétudes, qui s’avèreront amplement justifiées.

Au départ de Çesmes, le paysage est d’abord granitique et desséché, comme une Bretagne qui aurait été transportée dans le Sud. De petits immeubles récents, apparemment pour vacanciers, forment de curieux entassements dans cette zone désertique. Nous le découvrons, l’entassement, le mauvais goût et la standardisation caractérisent l’architecture turque. La « créativité » s’exprime dans la couleur des façades, inspirée des bonbons des Vosges. Nous passons au large d’Izmir, au loin immense masse grise.

Nous entrons bientôt dans un jardin d’un vert intense. A perte de vue, tout est soigneusement entretenu, avec arbres fruitiers, dont beaucoup d’orangers, champs de coton et de légumes. Mais voici que la plaine se termine et nous entamons la traversée des Monts Taurus. Sur le plateau qui sépare Denizli de Antalya, un orage éclate, violent10. Quand il s’apaise, une halte paysanne nous offre un moment de répit. Nous les connaissons bien en Syrie : une méchante cabane de parpaings, à côté d’une treille, une mauvaise table et quelques sièges déglingués. L’accueil qu’on y reçoit fait partie de l’agrément des voyages syriens. Nous découvrons qu’il en est de même dans cette région de Turquie. Seule la langue diffère : une frontière a séparé arbitrairement deux populations-sœurs. Une gamine aux yeux rieurs ranime le feu d’un samovar et y pose une théière. Deux femmes se précipitent dans le jardin voisin pour ramener de la verdure. L’une allume des brindilles sous une plaque convexe, pendant que l’autre pétrit une pâte, qu’elle étale avec un mince bâton. Le geste, séculaire, est harmonieux, souple régulier, dansant. La pâte semble s’étaler seule. Elle est bientôt garnie de verdure et de fromage, puis refermée, et le même bâton la place sur le feu. Peu de temps après, nous sommes attablés devant des chaussons dorés à point, le thé de la petite fille, ainsi que tomates et concombres apparus en même temps que le garçon de la famille. Ces moments-là sont irremplaçables.

Antalya. Nous roulons longtemps dans une ville moderne sans charme, puis décidons de stopper dans un terrain vague baptisé Autopark. Un hôtel, acceptable pour une nuit nous dit-on, est proche, nous nous y installons. Par chance, la vieille ville et le port, la Marina, sont à quelques pas. La promenade qui surplombe le port est agréable, mais la vieille ville décevante. Les vestiges sont rares, les anciens bâtiments sont dénaturés ou en ruine. Antalya n’est malheureusement pas une exception : nous constaterons que les Turcs ne se préoccupent pas de préserver un passé qui, pour l’immense majorité de la population, n’est pas le leur. Encore une fois, nous choisissons un restaurant en fonction du volume sonore, le plus supportable possible. Le repas est très agréable, les kebabs toujours délicieux.

Samedi 17 juillet: La plaine côtière d’Antalya est agréable. Le paysage se couvre de bananeraies. Les problèmes routiers, sérieux, commencent à partir d’Alanya. Il faut imaginer une route des Cévennes qui supporterait un trafic autoroutier, le tout transporté sur la Côte d’Azur. On grimpe une côte raide, où un virage se cache derrière chaque virage et où chaque camion cache un camion. On monte jusqu’à surplomber la mer de quelques centaines de mètres, puis on redescend, avant de remonter, pour redescendre encore. Il faut tout tenter pour doubler d’interminables convois qui roulent au pas, sous peine de passer la journée derrière ces masses fumantes et malodorantes.

Nous faisons halte. Une cabane, avec sa tonnelle, est installée sur un replat qui domine la Méditerranée du haut d’une impressionnante falaise. Une vache maigre sort sa tête de la cabane ; des poules vaquent dans la cour, au bord d’un chemin qui plonge vers la mer. Jusqu’en bas, le moindre replat est planté de bananiers. Avant que nous repartions, la femme de notre hôte grimpe sur le toit d’un cabanon adossé au talus et cueille pour nous les offrir quelques grappes de la vigne qui s’étend sur la tôle.

Nous reprenons la route dans les pins. Les kilomètres défilent avec une lenteur exaspérante. La prochaine étape, Anamur, est toute proche mais elle paraît inaccessible. Des panneaux indiquent les sites archéologiques qui truffent la côte. Grecs, Romains, Phéniciens, Byzantins, sans citer leurs prédécesseurs, ont colonisé le littoral, en évitant de s’est aventurer à l’intérieur du pays, d’ailleurs impraticable. Le frère de Yasmine nous avait parlé de ces sites et leur grande beauté. Pourtant nous restons sourds au chant de ces sirènes. Sortir au plus vite de ce qui est devenu un traquenard, telle est notre obsessions.

Enfin, voici Anamur. Nous dégustons sur la plage quelques brochettes agneau-aubergines réconfortantes, puis de nouveau la route. Nous allons devoir connaître encore une route sinueuse, mais sans comparaison avec ce qu’on vient de traverser. Effectivement, les virages s’élargissent progressivement et enfin la route devient normale. Voici Silifke.

« Une ville endormie sur les bords du Göksu » dit le Routard. C’est hélas tout ce qui reste de la prestigieuse capitale de la Cilicie arménienne. Les Turcs en ont fait un entassement morne d’immeubles gris-verdâtre. La citadelle est toujours là, heureusement, qui domine fièrement la ville. Au pied des murs on peut voir une rangée de grandes baies vitrées qui évoquent un restaurant. Après nous être installés dans un hôtel « correct », nous filons prestement vers le sommet de la colline. Dans la lumière dorée du soleil couchant, les larges méandres du Göksu nous paraissent harmonieux et la ville presque belle. Ce sera bien mieux quand nous les contemplerons en savourant les délices qui nous attendent dans le restaurant panoramique, au pied de ce glorieux édifice, dont les murs majestueux s’approchent.

Pas de chance, le restaurant est loué pour un mariage. Tant pis, allons voir la citadelle. Nous cherchons la porte d’entrée ; il n’y en a pas. Sur les côtés, les murs disparaissent sous des décombres. Nous les escaladons, exaltés : nous allons enfin voir l’intérieur. Quel intérieur : décombres encore, décombres partout ! Rien n’a été préservé. Seuls les murs extérieurs, la partie visible, ont été conservés. De la splendide citadelle arménienne il ne reste qu’un décor de carte postale. Nous l’avons vu à Antalya, nous le voyons ici, c’est encore vrai en Cappadoce où les églises éventrées sont livrées au vent et à la pluie. C'est le génie des Turcs de ne rien réparer  disait déjà, il y a un siècle, Louis de Corancez11.  Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites12 ! Hélas !

Dans l’obscurité maintenant tombée, à la recherche d’un restaurant nous nous heurtons comme des papillons de nuit à la lumière trompeuse d’enseignes publicitaires. Nous finissons par trouver quelque chose qui pourrait ressembler à ce que nous cherchons. Nous mangeons dans l’obscurité, ce qui heureusement nous évite de voir le contenu de nos assiettes.

 Vous qui verrez Silifke, passez votre chemin !

Dimanche 18 juillet. Dernière étape. Encore quelques agglomérations balnéaires stéréotypées, et voici l’autoroute. Nous traversons les collines qui bordent la vaste plaine d’Adana. Les larges ondulations du terrain sont couvertes d’arbres fruitiers parfaitement soignés : pas une seule touffe d’herbe n’est tolérée entre les troncs. Au loin est la ville de Tarsus, masse grise elle aussi. Yasmine nous parle de son grand-père. Il élevait des vers à soie dans la région d’Antioche et apportait ses cocons à Tarsus pour faire dévider le fil. Reste-t-il quelque chose de cet artisanat ? Rien, selon toute vraisemblance. Après avoir un peu hésité à faire un détour à la recherche de ce passé devenu tout à coup si proche, nous continuons notre chemin.

La plaine se resserre. L’autoroute entame une rude montée pour franchir l’Amanus, un bras des Monts Taurus. La température ambiante s’élève sérieusement et le moteur donne de dangereux signes de surchauffe. Nous passons au-dessus d’Iskenderun. Entre montagne et mer, la ville montre une industrie lourde et un port manifestement très actifs.

Parvenus sans encombre au sommet, nous pouvons dévaler la pente vers Antioche, dernière étape avant la frontière syrienne. Antioche, où les croisés parvinrent en 1097, après avoir franchi le terrible Taurus par les redoutables Pyles : Par des montagnes diaboliques, où les chevaux se précipitaient dans les ravins, nous parvînmes le vingt et unième jour d’octobre devant Antioche, la capitale de toute la Syrie13. Pour notre désolation, Antioche, premier Comté Franc de Syrie, n’est plus syrienne. La région a été cédée aux turcs par la France en 1939, au mépris du droit international14 et aussi de la géographie : l’Amanus est une frontière naturelle qui isole clairement la Turquie de la riche vallée de l’Oronte. Ce n’est pas un hasard si les Croisés ont pris pied sur cette porte naturelle de la Syrie, comme bien avant eux, le Grec Alexandre le Grand. Antigone, son héritier, y fonda Antigonia, future Antioche, en l’an 306.

A Antioche se rejoignaient les trois principales routes de l’Asie Antérieure: 1° la Voie Royale qui allait de Sardes en Egypte par Iconium, Tarse, les pyles ciliciennes, Tyr et Gaza ; 2° la route qui descendait l’Euphrate par Thapsaque et Babylone jusqu’au golfe Persique ; 3° enfin la piste de caravanes qui, par Hiérapolis, Nisibe et Ecbatane, gagnait Bactres et la Haute Asie15. Cette Antioche est maintenant une impasse, une excroissance bizarre sur la carte de Turquie. Une voie millénaire transformée en impasse !

Antioche est bien plus qu’un passage. Ecoutons encore René Grousset. Antioche [] eut pour elle un des sites les plus agréables de l’Orient. Entre les pentes boisées du mont Silpios et l’Oronte, elle offrait au voyageur à peine sorti du désert, "ses jardins de myrtes, de buis fleuris et de lauriers, ses grottes, ses cascades, son grand corso, ses temples, ses bains et ses portiques où se pressaient une population de toute race, de tout culte, de tout dialecte, la plus affairée, la plus bruyante et la plus mobile population du Levant". La capitale séleucide était à la fois un centre d’affaires et une ville de plaisirs. Elle était célèbre par ses courses et ses fêtes, le luxe qui s’y étalait, les cultes élégants et légers de ses Apollons et de ses nymphes, toute sa vie cosmopolite de bazar levantin. On parlait d’elle sous les grandes tentes de l’Arabe comme au fond des campements parthes et sans doute jusque dans les cités indo-grecques de la vallée du Caboul. A neuf kilomètres de la grande ville, dans un paysage de lauriers, de cyprès de gazons et de fontaines, se trouvait « les délices d’Antioche », Daphné, cité des eaux. Cette bourgade, qui renfermait un temple d’Apollon Pythien, était la villégiature favorite des Syriens élégants, « un Tibur oriental ».

Daphné fut, dit la légende, transformée en laurier (le Bois-Joli, le bien nommé) pour avoir fui Apollon. Le mont Silpios dont parle Grousset est adossé à un immense plateau calcaire. Sur ces hauteurs semi-arides, depuis des siècles les paysans Kurdes repoussent les colonnades et les blocs sculptés des édifices byzantins tombés à terre, pour faire place aux oliviers, tandis que les moutons s’engraissent en mangeant… on ne sait quoi, car l’herbe est quasi inexistante. L'eau s'infiltre ici et resurgit au pied de la montagne de Daphné, s'épanche en torrents et cascades, s’enfonce dans la verdure, pour ressortir plus bas, et disparaître encore. De tous côtés, l’eau jaillit, ruisselle, serpente, chute, serpente encore. Pourtant ce  que nous  voyons, nous dit Yasmine,  n’est qu’un vestige  des  splendeurs passées, car beaucoup de sources ont été captées pour les besoins de l’agglomération. Splendides vestiges, tout de même. On vient en famille les soirs d’été et les jours fériés. On loue une table, rapidement couverte de victuailles. Les kébabs et poulets prennent place sur les braises et, dans la fraîcheur, les pieds dans l’eau courante, on mange joyeusement. La langue arabe est restée bien vivante17. Yasmine peut enfin s'exprimer dans sa langue maternelle et moi je retrouve les sonorités qui traduisent la chaleur de l’accueil, la familiarité des relations, même entre inconnus, la musicalité qui se dégage d’une société sereine et solidaire. Ces gens sont restés syriens de cœur, tout en glorifiant la Turquie, et la France qui les a faits Turcs. Moralité, peu importent les découpages politiques, les hommes restent ce qu’ils sont (souvent !).

Il impossible de passer à côté d’une table sans être chaleureusement convié à partager le repas. Nous ne pouvons pas décliner totalement les invitations; il nous faut au moins goûter aux plats qui nous sont tendus, ce que nous faisons avec plaisir, avant de gagner le secteur « service à table ». Le repas fut bien sûr délicieux et le service chaleureux. Nous n’avons plus assez de monnaie turque, peut-on payer en livres syriennes ? Mafi mushclé  (aucun problème), des billets sont toujours des billets. Nous sommes proches d’Alep, le royaume du commerce, le paradis des commerçants.

Après une visite à la famille de Yasmine, nous prenons la route de la frontière. Nous aurions dû passer près d’un petit arc de triomphe, le seul, et modeste, vestige romain de la ville. Je ne le vois pas. Sans doute les Turcs se sont-ils débarrassés de ce dernier empilement de cailloux sans utilité.

Passées les formalités douanières, nous voici en Syrie. Nous stoppons près d’une arche pour, nos pas dans ceux des soldats d’Alexandre, goûter l’incomparable, la délicieuse fraîcheur apportée par le vent d’Ouest qui s’installe. Nous sommes précisément à Bab El Hawa (la porte du vent). Tout est calme et reposant ; la lune, épanouie, lumineuse, nous sourit. Telles seront dorénavant nos soirées alépines.

 Propos recueillis par Constantin LIANOS

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1.  Le Tibre. L’accent tonique est sur l’antépénultième syllabe et « e » se prononce « é » en italien, donc : Tèvéré

2. Elle a fait de l’ordre de 50.000 morts

3.  Helena Janeczek, Les Hirondelles de Montecassino. Actes Sud

4. La chronique des faits divers des media italiens.

5. C’était avant l’afflux massif de migrants que nous connaissons.

6.  Poulet et fucili maison.

7.  Emission Donne del Sud, RAI UNO, TG1 Speciale, 2 décembre 2012.

8. C’est ainsi que les réfugiés peuvent espérer gagner l’Europe sur les coquilles de noix. Tous, hélas, ne touchent pas la côte grecque.

9.  Victor Hugo, La légende des Siècles.

10. Taurus, le taureau, est une divinité de l’orage ; d’où le nom du massif.

11. Louis de Corancez, Itinéraire d'une partie peu connue de l'Asie Mineure. Antoine-Augustin Renouard, Paris 1816.Pourtant, lors d’un séjour ultérieur nous avons visité le remarquable nouveau musée de la ville. Il ne faut donc pas désespérer de nos amis Turcs quant à la préservation du patrimoine qui est sous leur protection.

12. Molière, Le Misanthrope.

13. Les Routes des Croisades, Géo, n°202, décembre 1995.

14. De fait, le Mandat confié à la France comprenait, outre le Sandjak d’Alexandrette, c’est-à-dire la région d’Antioche, la Cilicie que nous venons de traverser.

15. René Grousset, L’empire du Levant, Bibliothèque historique Payot.

16.  Lorànt Deutsch, Métronome, l’histoire de France au rythme du métro parisien, Michel Lafon.

 

17. Après la prise de possession d’Antioche, les Turcs avaient interdit l’usage de la langue arabe, comme était interdit le provençal dans les écoles communales de Provence. Les choses ont bien changées depuis.