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Général de Villiers : « La logique du toujours plus avec moins conduit tôt ou tard à la défaite »

© photo Constantin LIANOS - www.monsieur-legionnaire.org)

Depuis quelques mois, le chef d’état-major des armées (CEMA), le général Pierre de Villiers, publie régulièrement des « lettres à un jeune engagé » dans lesquelles il défend les valeurs qui doivent animer chaque militaire.

Dans sa dernière livraison, le CEMA aborde un sujet délicat en ces temps de campagne électorale. En effet, il a choisi de parler des « moyens » nécessaires aux armées pour qu’elles puissent accomplir leurs missions, au-delà de la force morale dont font preuve, chaque jour, les militaires français.

Dans les affaires militaires, il n’est pas possible de tout maîtriser. Et, pour le général de Villiers, il faut donc « accepter que certains paramètres puissent nous échapper ». En revanche, poursuit-il, « s’il y a bien un paramètre sur lequel le pays dispose d’une liberté souveraine pour agir, c’est celui du choix des moyens pour assurer sa défense. »

Et, pour le CEMA, c’est une question de « lucidité » pour « évaluer la menace à son juste niveau et comprendre le danger, avant qu’il ne soit trop tard » mais aussi de « volonté » afin de « consentir, à temps, les efforts nécessaires et suffisants à la régénération de la force. » Et d’insister : « dans le brouillard de la guerre, il y a, au moins, une chose de sûre : la logique du ‘toujours plus avec moins’, poussée au-delà de toute mesure, expose les soldats et conduit, tôt ou tard, à la défaite. »

Comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises, le général de Villiers a de nouveau parlé d’un « effort de guerre », qui relève de la « responsabilité du pays ». Insistant sur le fait que le devoir des armées est d’entretenir et d’employer leurs moyens « à bon escient » car, dit-il, « nous ne sommes pas ignorants des difficultés budgétaires du pays », le CEMA rappelle simplement qu’il faut des moyens pour couvrir le « besoin d’équipements pour protéger, de munitions pour combattre, de soutien logistique pour durer, de personnels formés, entraînés et motivés pour gagner. »

« Nous ne nous plaignons pas. Nous demandons seulement à avoir les moyens de nos responsabilités, au quotidien, bien sûr et, encore plus, au combat », résume-t-il.

 

Lettre du Général d'armée Pierre de Villiers                                                                               Lundi 27 Mars 2017

 

Menace

 

 

Mon cher camarade,

 

Je  vous écris ces quelques mots depuis l’Australie où je rencontre, en ce  moment même, nos homologues militaires.  Chaque semaine, des signaux, venus des cinq continents, accréditent  l’idée d’une dégradation sécuritaire. Le monde semble, chaque jour, plus  instable et plus incertain. Ici, à l’autre bout du monde, je le mesure  tout autant. L’évolution n’a pas pu vous échapper ;  vous êtes – ou vous serez bientôt – en première ligne.

 

Nul ne peut dire précisément, aujourd’hui, comment la situation évoluera demain. Le brouillard de la guerre  s’épaissit. Le pire n’est pas certain, mais tout devient possible en raison de l’expansion du terrorisme islamiste radical et du comportement belliciste de certains  Etats-puissance.

 

Ces  deux types de menaces sont distincts, mais non disjoints. Dans les deux  cas, les stratégies reposent sur  l’imprévisibilité, l’intimidation et le fait accompli. Dans les deux  cas, la conflictualité sort du seul champ physique pour se porter  massivement sur le champ virtuel de l’information et du cyber. Dans les  deux cas, l’élévation du niveau d’agression passe  par la prolifération, les trafics d’armes ou le réarmement.

 

Car  le monde réarme. Deux exemples simplement : l’Asie consacre, cette  année, 100 milliards de dollars de  plus que l’Europe à sa défense. De l’autre côté du Pacifique, les  Etats-Unis projettent d’augmenter leur budget de 9% pour atteindre 639  milliards de dollars, en 2018.

 

Tout  nous indique que nous avons changé d’époque. La France et, plus  largement, le continent européen ne sont  plus totalement préservés des crises, qui traversent un monde désormais  ouvert et globalisé. Nous sommes entrés dans le temps du courage. Nous  avons le devoir de regarder la réalité en face ; sans la noircir, ni  l’exagérer mais avec le souci de l’exactitude  et de la lucidité. C’est le retour de l’histoire.

 

Je le dis, à temps et à contretemps : face à ces menaces, notre modèle d’armée complet est la meilleure garantie  de protection de la France et des Français. 

 

Mais  il y a une autre garantie, plus importante encore ? Cette garantie,  nous l’avons en nous. C’est notre  courage ; notre espérance ; notre sens du service ; nos valeurs. Vous  le savez, les temps difficiles permettent souvent aux hommes, comme aux  nations de développer ce qu’ils ont de meilleur. C’est le cas  aujourd’hui. J’y vois une opportunité.

 

Sur ce plan, je voudrais terminer sur deux recommandations. Ce sont les deux attitudes à opposer, en priorité,  à ces menaces. Etre vigilant, d’abord, pour ne pas être pris, à revers, par surprise. Garder l’œil ouvert. Veiller, ce qui signifie à la fois « rester éveillé » et « protéger ». Etre unis, surtout, car les menaces se nourrissent de la  discorde. Elles prolifèrent sur le terreau de la division. Opposons à  ces menaces notre unité, notre force, notre cohésion. Il n’y a rien de  plus dissuasif !

 

Comme annoncé précédemment, je vous parlerai, dans ma prochaine lettre, des missions qui évidemment découlent  des menaces. 

 

Fraternellement,

 

Général d’armée Pierre de Villiers

Lettre du général d’armée Pierre de Villiers
"Cohérence"
Mise à jour  : 21/03/2017

Mon cher camarade,

Nous avons de belles armées ; admirées par nos concitoyens, respectées par nos alliés, craintes par nos adversaires. Aujourd’hui, comme chaque jour et chaque nuit, depuis plus de deux ans, 30 000 soldats, marins et aviateurs, d’active et de réserve, sont en posture opérationnelle. Vous êtes – ou vous serez très prochainement – l’un de ceux-là !

Dans la bande sahélo-saharienne, au Levant, sur le territoire national, partout où elles sont déployées, nos armées soutiennent un niveau d’engagement inédit, dans des conditions souvent éprouvantes et compliquées. Ce week-end, encore, à Orly, la réaction professionnelle et maîtrisée de trois de vos camarades a permis la neutralisation d’un individu dangereux qui s’apprêtait à mettre à exécution son projet terroriste.

Tous ces succès, petits et grands, ici et là-bas, ne sont possibles que s’il existe une exacte cohérence entre les menaces auxquelles nous sommes confrontés, les missions qui nous sont confiées et les moyens qui nous sont octroyés. Or, cette cohérence est fragile. Elle exige une remise en cause permanente. Un défaut de vigilance et nous risquerions de n’être prêts que pour la guerre d’hier !

Dans un monde chaque jour plus instable et plus incertain, personne ne peut dire que le niveau de menace va s’abaisser prochainement. Nous devons donc conserver la garde haute ! Notre modèle complet d’armée nous le permet. Le mot « complet » est central. Il signifie que, par leurs aptitudes différentes et complémentaires, nos trois armées sont capables d’agir à 360°, contre l’ensemble des menaces sur terre, en mer, dans l’espace aérien, sans oublier le cyberespace.

Notre modèle complet est bon, je l’ai dit ; mais il s’use ! Je le sais et vous le constatez vous-mêmes, au quotidien, au quartier, à l’entraînement ou en opérations. Il n’y a pas de fatalité. Je suis déterminé, et les chefs d’état-major d’armée avec moi, à tout faire pour inverser la tendance, au plus vite, et régénérer notre modèle au nom de la cohérence.

J’identifie, pour cela, deux axes d’effort : obtenir, bien sûr, pour vous et vos camarades, les moyens nécessaires pour remplir vos missions, mais aussi, améliorer votre vie quotidienne par un ajustement du soutien et un plan d’action en matière de condition du personnel.

Ce sont là mes priorités. A elles deux, elles justifient ce que j’ai appelé l’« effort de guerre » ; autrement dit, l’augmentation du budget que la nation doit consacrer à son armée, dans les années à venir. Je défends ce besoin devant nos autorités politiques et la représentation nationale.

A vous, je demande de faire de la cohérence un de vos principes de vie : cohérence entre vos paroles et vos actes ; cohérence entre votre comportement et votre état de militaire ; cohérence entre votre préparation individuelle et les missions, parfois délicates, qui vous serons confiées. Je sais pouvoir compter sur vous.

Dans ma prochaine lettre, je rentrerai, davantage, dans le détail du triptyque « menaces – missions – moyens », en commençant avec les menaces, telles que je les analyse, aujourd’hui.

Fraternellement,

Général d’armée Pierre de Villiers


Sources : État-major des armées 
Droits : Ministère de la Défense

 

«  Lettres à un jeune engagé »

 

Le drapeau

 

Mon cher camarade,

Je vous l’avais annoncé… Aujourd’hui, j’ai décidé de vous écrire quelques mots sur nos couleurs ; celles qui se lèvent avec le jour et se baissent avec le soir qui tombe. Elles rythment le quotidien de nos vies de soldat, là où nous sommes. Dans la simplicité et toujours dans un climat de profond respect.

 

Jamais, j’en suis certain, il ne vous est venu à l’esprit de considérer que ces marques de respect, apprises au lendemain de votre engagement, étaient exagérées, futiles ou dérisoires. Les égards réservés à ce morceau d’étoffe vous paraissent naturels. Il y a là quelque chose d’instinctif, d’évident.

A l’inverse, quand, d’aventure, certains viennent à manifester de l’hostilité ou du mépris pour notre drapeau, cela vous fait mal. C’est que comme Français et comme soldats nous percevons la richesse de ce qui est contenu dans les plis de notre drapeau : une somme de gloires, d’efforts, de douleurs et de valeurs, qui ont fait ce que nous sommes et ce qui nous rassemble, aujourd’hui.

Notre drapeau est à la fois signe, symbole et emblème.

 

Le drapeau est, d’abord, un signe de ralliement.

 

C’est toujours vers lui que tous les regards convergent ; jadis, dans la furieuse mêlée des combats et aujourd’hui, alors qu’on le hisse au sommet du mât. On dit, de nous, militaires, que nous servons « sous les drapeaux ». L’image est belle et elle est juste ! Car ce sont bien nos trois couleurs qui nous embrassent et nous rassemblent. Elles nous relient avec ceux d’entre vous qui, en opérations, l’arborent sur leur tenue. Elles sont le signe visible de notre engagement.

 

Le drapeau est, ensuite, le symbole de nos valeurs.

 

Deux mots les résument : « Honneur et Patrie ». Ils sont inscrits en lettres d’or dans les plis de chacun de nos emblèmes. La Patrie c’est le « pourquoi » de notre engagement ; l’honneur, c’est le « comment ».

Marchant avec l’honneur, il y a le sens du service, le caractère, le courage, l’abnégation...

C’est parce que toutes ces vertus sont rassemblées dans ses plis que le drapeau vient naturellement recouvrir la dépouille de ceux qui ont tout donné pour que vive la France.

 

Le drapeau est, surtout, l’emblème de notre pays. De la nation tout entière ; de la France dans son ensemble. Il n’est la propriété de personne. Nous l’avons tous en partage.

Françaises et Français ; civils et militaires ; générations passées, présentes et futures. En lui sont réunies la tradition, fruit de nos expériences passées, et la modernité de nos armées qui regardent résolument vers l’avant.

 

Notre drapeau est tissé du fil des épreuves et des ambitions de notre pays. Quand le pays souffre, il est en berne ; quand le pays exulte, il pavoise rues et monuments. C’est ce qu’il représente que nous saluons. C’est devant ce qu’il signifie que nous nous inclinons.

Honneur, donc, à nos trois couleurs, où que vous soyez, où que vous serviez. Le service, justement, sera le thème de ma prochaine lettre…

 

 

Fraternellement,

 

Général d’armée Pierre de VILLIERS
Ecole militaire, le 25 novembre 2016

Lettre a un jeune engagé - Gl Pierre de Villiers

 

Fierté

Chef d’état-major des armées· vendredi 21 octobre 2016 

 

Mon cher jeune camarade,

Dans cette toute première lettre, j’ai choisi de parler de fierté.

Vous vous êtes engagé il y a quelques années, quelques mois, quelques jours peut- être, et en poussant la porte, vous avez découvert un univers totalement nouveau, ou presque. D’emblée, comme l’immense majorité de ceux qui vous ont précédé, vous avez aimé certaines particularités, vous avez compris pourquoi vous aviez poussé la porte : un souffle d’aventure, la camaraderie, la possibilité de repousser vos limites...

 

Vous avez pu être surpris aussi, déçu parfois. C’est le propre de la vie. Tout ne correspond pas toujours à ce qu’on a imaginé. Vous l’avez accepté. Là a été votre premier mérite. Vous avez fait confiance aux plus anciens qui aiment leur métier et en sont fiers. Comme eux, je le suis. Je vais vous expliquer pourquoi et pourquoi c’est important.

 

Cela fait maintenant plus de deux ans et demi que j’ai été nommé à votre tête, comme chef d’état-major des armées. Dès le premier jour, trois mots se sont imposés à moi : honneur, responsabilité et fierté.

Honneur, bien sûr, car c’est un grand honneur d’avoir à guider des hommes et des femmes, des civils et des militaires, dont je connais la valeur et dont j’aime et je partage l’état d’esprit.

 

Responsabilité, aussi ; celle du chef, dont je m’efforce de mesurer chacune des exigences et des obligations, à commencer par celle du « succès des armes de la France » ; car c’est bien cet objectif ultime qui est la justification profonde de notre engagement commun : le vôtre comme le mien.

 

Fierté, enfin. Mais une fierté bien particulière : pas celle – égoïste – que l’on ressent pour ce qu’on a réussi ou fait (d’ailleurs, chez nous, on ne fait et on ne réussit jamais rien tout seul, et le CEMA moins que les autres) mais une fierté – partagée – que l’on éprouve à appartenir à quelque chose de plus grand que soi. Cette fierté est légitime, elle est collective et surtout, elle est nécessaire.

 

Notre fierté est légitime ; nous avons de multiples raisons d’être fiers. Vous vous en êtes vite rendu compte : vous appartenez maintenant à une vaste et formidable communauté humaine. Une communauté qui a su évoluer avec son temps et qui conserve en même temps des valeurs simples et authentiques. De cela, nous pouvons être fiers. De cela, et de beaucoup d’autres choses.

 

Un exemple seulement : je suis rentré mardi de Washington où j’étais pour rencontrer mes homologues, chefs d’état-major des armées des pays engagés dans la coalition anti-Daesh et dans la bande sahélo-saharienne. Une fois de plus j’ai constaté combien nos armées sont admirées par nos alliés. Mes homologues me le disent. Les résultats parlent pour nous. La crainte que nous inspirons à nos adversaires en est le signe. Vous devez en être fiers, car vous êtes une pépite de cette formidable flamme.

 

Notre fierté est collective. Je l’ai écrit, chez nous, les victoires ne peuvent être que collectives. Seul vous n’êtes rien. Ensemble vous êtes tout ! C’est d’ailleurs le meilleur rempart contre l’orgueil et la « grosse tête ». Fier, non pas de « ce que je fais » mais de « ce que nous sommes », ensemble.

 

Enfin, notre fierté est nécessaire. Nous n’avons pas besoin de militaires « qui rasent les murs » et qui « baissent la tête ». Ce serait le meilleur service à rendre à l’adversaire. Nous devons, au contraire, lui opposer la conscience et la fierté de ce que nous sommes. Cette fierté je la vois à votre regard franc. C’est elle qui nous pousse à nous dépasser et prend valeur d’exemple pour ceux qui nous entourent.

 

Voilà ce que je tenais à vous dire, dans cette première lettre. En toute simplicité. Sans intermédiaire.

Soyez fiers de ce que vous êtes et ce que vous faites pour le succès des armes de la France !

Fraternellement,

 

Général d’armée Pierre de Villiers