Un miroir au long de ma route

Écrit par Constantin LIANOS le . Publié dans Culture

Éminence grise de trois maires de Marseille…

Les confidences exclusives de Jean Pellegrino au « Méridional »

Jean Pellegrino est un haut fonctionnaire communal qui a eu le privilège de servir successivement trois maires de Marseille : Gaston Defferre, en qualité de chef de cabinet du secrétaire général Jean Poggioli, puis directeur de cabinet de Robert Paul Vigouroux, enfin secrétaire général adjoint de Jean-Claude Gaudin. Il a écrit ses mémoires dans un ouvrage numérique magistral intitulé : «Un miroir au long de ma route », disponible sur « Librinova.com ». M. Pellegrino a bien voulu répondre en exclusivité aux questions du « Méridional ».

Jean PELLEGRINO

PELLEGRINO Jean

La mutation démographique de Marseille, et de la France, est incontestable : elle saute aux yeux. Les « non communautaires », comme on dit à Bruxelles, sont ici majoritaires en nombre. S’agissant des jeunes générations, il suffit, pour s’en persuader, de se référer aux rapports de l’inspection académique sur les effectifs scolarisés. On peut y constater noir sur blanc les effets d’une immigration massive et continue depuis les années 60. Avec un probable record de France concernant le pourcentage d’élèves qui sortent du collège à douze ans et d’illettrés à seize ans.

Cette manipulation des voix de militants au détriment de Rocard, je l’ai vue et entendue de mes yeux et de mes oreilles. J’étais présent en effet à une réunion à laquelle je n’aurais pas dû assister. Defferre était sous pression et il traitait ce jour-là divers dossiers communaux de nature différente. Il était encore le seul patron du Parti socialiste jusqu’à la rébellion, un peu plus tard, de Michel Pezet. Il a voulu faire vite et a minoré devant moi le pourcentage de Rocard et inversé le vote destiné à permettre à Mitterrand d’être le candidat du PS aux présidentielles de 81.

-Est-il exact que Gaston Defferre ait traité Robert Badinter, alors Garde des Sceaux, de « ministre sans couilles » ? 

Oui, je confirme. L’expression assez virile de Defferre est aujourd’hui entrée dans l’histoire. Il est vrai que les deux hommes ne pouvaient pas se sentir. Les tensions et les incidents entre eux se sont multipliés. Defferre était furieux contre Badinter, le grand mandarin au silence méprisant qui le regardait de haut. Badinter, lui, fort de son aura parisienne et instigateur sanctifié de l’abolition de la peine de mort, ne voyait en Defferre qu’un provincial, pire, un « Marseillais ». Le journal France-Soir s’était fait l’écho de leurs disputes avec ce titre : « Justice-Police : la grande mésentente continue ». Pour Gaston Defferre, ce coup d’éclat qui ne manquait ni de courage ni de panache marqua, de fait, la fin de sa carrière à Paris.

-Pourquoi Defferre a-t-il institué en 1982 des « mairies de secteurs » qu’il appelait des « mairies de carton » dans sa loi électorale Paris-Lyon-Marseille ?

L’idée sous-jacente à ces « mairies de carton », c’était d’enlever la mairie de Paris à Jacques Chirac, alors maire tout-puissant de la capitale et bête noire de Defferre. A l’époque, le PS avait de l’imagination lorsqu’il s’agissait de sauvegarder ses intérêts. D’où l’idée saugrenue de découper la ville de Paris en vingt communes, une par arrondissement. Cette réforme suscita la réplique amusée de Jacques Chirac qui demanda : « laquelle s’appellera Paris ? » Devant le risque évident de ridicule, Mitterrand préféra reculer et il fit adopter une solution bâtarde, fruit pervers d’une pensée mauvaise. Ce fut la naissance de la fameuse loi PLM qui institue une commune unie mais également des petits bouts d’administration subalterne par arrondissement avec une inflation inouïe du nombre d’élus. C’est ainsi qu’on est passé ici à Marseille de 63 élus à…303 élus, pour quoi faire ? Pour rien. Pour satisfaire un caprice partisan. Seul Raymond Barre, candidat à la présidentielle, avait promis d’effacer cette gabegie très coûteuse en emplois publics. Courteline demeure le prix Nobel indépassable de nos dirigeants.

-Pourquoi, au milieu de son sixième et dernier mandat, Gaston Defferre vous demandait-il  de ne plus lui donner de notes sur le centre de Marseille qui devenait un bidonville et sur les territoires perdus du nord de la ville ?

La vérité, c’est que Defferre était à l’époque très occupé par la présidentielle de 1981 qu’il percevait comme une dernière chance. Il n’a pas vu le naufrage de la moitié nord et il n’a fait qu’entrapercevoir la dégringolade du centre-ville. Il créa bien une mission chargée de ralentir « l’orientalisation » de la Canebière mais il ne vit pas et ne pouvait pas mesurer l’ampleur du mal. 

-Est-il exact que c’est François Mitterrand lui-même qui a choisi Robert Vigouroux pour succéder à Gaston Defferre « parce qu’il  parlait bien et avait une belle voix au téléphone » ?

Oui, c’est vrai. Cet épisode a été vécu par la collaboratrice la plus fidèle de Defferre, celle qui savait tout, sa secrétaire Simone Orsoni, à laquelle je rends hommage dans mon recueil. Après huit jours de disputes entre les divers prétendants du PS à la succession du vieux lion, le président Mitterrand demanda quel était l’homme qui lui répondait si bien et sans accent marseillais au téléphone lorsqu’il s’inquiétait de l’état de santé de Defferre. L’homme qui répondait au président n’était autre que Robert Vigouroux, chef du service de neurochirurgie, et en sus membre du PS et 13eme adjoint au maire. Les destinées historiques passent parfois par un simple coup de fil.

-Pourquoi estimez-vous que le talentueux Michel Pezet a raté le coche en votant le budget municipal présenté par Vigouroux en mars 1987 ?

En mars 1987, le vote du premier budget du nouveau maire n’était pas gagné d’avance car le socle électoral de Vigouroux ne reposait que sur une frêle majorité. Michel Pezet avait, comme le tambour d’Arcole, l’occasion de renverser le cours des choses en suivant la stratégie suivante : pas de budget voté, dissolution du conseil, nouvelles élections…Il ne joua pas l’audace folle du petit tambour. En tout cas, je restitue la scène telle que je l’ai vécue. J’avais les yeux rivés sur la pendule au-dessus de la porte du conseil et les interrogations défilaient dans ma tête : les oppositions, majoritaires, assisteront-elles au conseil ? Joueront-elles la chaise vide ? Décideront-elles de ne pas participer au vote du budget ? Iront-elles jusqu’à voter contre ce budget ? J’ai vécu ces moments avec une intense émotion, celle que ressent une personne que l’Histoire invite à sa table. Je n’en ai jamais parlé à Michel Pezet et j’ignore sa propre analyse de ce vote historique.

L’exclusion de Robert Vigouroux, annoncée à Marseille par le sombre Lionel Jospin fut mal reçue par beaucoup de Marseillais, socialistes ou pas. De nombreux visiteurs, connus ou moins connus, défilèrent dans mon bureau pour me confier qu’ils voyaient là une preuve que Vigouroux était bien étranger à un parti alors décrié pour ses magouilles et ses tripatouillages, y compris très haut dans sa hiérarchie…

        -Dans votre opus, vous êtes sévère avec un ministre à     bigoudis « qui émerveillait les gogos, ses copains de mœurs et d’affaires». S’agit-il bien de Jack Lang ?

         Oui, c’est bien de Jack Lang que je parle. Je lui reprocherai toujours son  goût pour les mondanités entre copains, ses coups médiatiques, son sens du vent démagogique et au-dessus de tout, son indifférence à l’égard des petits, des banlieues, des enfants du peuple, bref de ceux qui ont le plus besoin de culture. Il n’a jamais rien fait pour répandre le livre dans les banlieues alors qu’ici avec le dévoué Marcel Paoli on a créé un réseau de bibliothèques et une douzaine de théâtres. Pourtant, nous partions de zéro avec des moyens limités. Bonneveine et sa médiathèque, le théâtre du Merlan et sa bibliothèque entourés de 10 000 HLM, ce n’est pas Jack Lang, c’est nous. 

    -Pourquoi Gaudin a-t-il refusé de financer en 1995 l’agrandissement du port de la Pointe Rouge voté par Vigouroux, ce qui coûta plus d’un million d’euros de dédommagement versés à l’entreprise chargée des travaux ?

L’abandon de l’agrandissement du port de la Pointe-Rouge contre 80 millions de francs de l’époque versés à l’entreprise chargée des travaux, n’a jamais été expliqué. Le projet était financé, adopté, bouclé, le contrat signé…Un vrai mystère. L’idéal serait d’y revenir.

Pourquoi Jean-Claude Gaudin et sa majorité ont-ils soutenu et financé la villa Vauzelle, un caprice de 80 à 90 millions d’euros qui prend l’eau de toutes parts et ne sert à rien ?

La réponse est tragi-comique. Pour participer à la construction du Mucem, le président du conseil régional, Michel Vauzelle (PS) a exigé que la villa Vauzelle soit édifiée DEVANT le Mucem. C’était la condition sine qua non à la contribution financière de la Région Sud. Je n’ai jamais vu ça de ma vie ! Les élus marseillais se sont donc inclinés devant ce caprice dispendieux : ils ont financé la villa Méditerranée en sachant que c’était un doublon inutile. C’est un vrai scandale national.

Fos, c’est un beau rêve évanoui. La mairie, le tout-Marseille du commerce s’imaginaient voir naître Singapour à leur porte. Et en devenir la capitale…Or, pour une foule de raisons, les activités créatrices de milliers d’emplois ne vinrent pas. Une usine lorraine a été transférée sur place mais elle est demeurée, avec un gros port pétrolier, chiche en emplois. Le centre directionnel de la Bourse ne vit jamais le jour. Le rêve passa. Et nous restâmes en deuxième division. 

L’expression « ville des projets inaboutis » vient d’un de nos préfets qui énumérait devant moi les demi-échecs de projets à demi rêvés : le Frioul et son village grec, le centre directionnel de la Bourse avec son World Trade Center, la zone d’action concertée de Saint-Just, la Pointe-Rouge inachevée, un nouvel Hôtel de ville, la zone d’urbanisation prioritaire numéro 3, au nord-est de la ville, la seconde rocade retardée en permanence par les caprices démagogiques de certains élus. Entre autres exemples de projets que nos élus n’avaient pas la force ou l’ambition de porter jusqu’au bout.

La partition évoquée ouvertement par notre ancien président comme un risque et une probabilité a été présentée comme un « séparatisme » par notre président actuel qui compte naïvement traiter ce phénomène de sécession par une loi. Quiconque, ici, prend le métro ou le bus, remonte la Canebière ou traverse le quai des Belges le soir venu est convaincu de la réalité de cette partition. Je me permets de vous rappeler un événement inédit dans notre République : l’accueil à la kalach du Premier ministre Emmanuel Valls aux marches des cités du nord de la ville : est-ce seulement imaginable dans un pays voisin ?

Propos recueillis par José D’Arrigo

Rédacteur en Chef du Méridional, Membre de la commission culture de l'ANACLE  

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Merci à José d'ARRIGO pour ce magnifique entrtien avec Jean PELLEGRINO
Constanton LIANOS, Président-fondateur de Monsieur Légionnaire et de l'ANACLE