« LA GROTTE COSQUER SORT DE L’EAU »

Écrit par Jean-Noël Beverini le . Publié dans Culture.

LA CORDERIE

Y ENTRE !

« La grotte Cosquer sort de l’eau ! » Telle est la publicité qui défile dans les couloirs et sur les quais de notre métro marseillais. Nous nous en réjouissons. À moitié seulement car, d’une main la préhistoire sort de l’eau, de l’autre la Grèce y entre.

D’un côté, quelques animaux, quelques mains d’hommes aux doigts écartés sur une paroi rocheuse. De l’autre, quelques traces d’outils tenus par la main d’autres hommes bâtissant une ville qui allait rayonner sur le monde méditerranéen, la nôtre, plus ancienne ville de France. Tous, les uns comme les autres, ayant comme dénominateur commun, d’avoir vécu sur nos rivages. Les premiers entre 27 000 et 19 000 ans ; les seconds, tout proches, il y a 2600 ans.

 

Deux classements mais deux sorts différents

Immergée, la Grotte Cosquer revivra dans sa réplique de la Villa Méditerranée. Immergée, la carrière de la Corderie vivra dans les seules mémoires de celles et de ceux amoureux de leur ville, de sa fondation et de son histoire. Et de la rayonnante civilisation grecque venue sur notre sol pour le féconder.

Il ne s’agit pas de mettre en opposition une grotte et une carrière mais de souligner les « deux poids deux mesures » dans l’intérêt que portent les décideurs dans leurs choix de sauvetage. Combien a coûté la réplique de la Grotte Cosquer au contribuable ? Combien auraient coûté les moyens de préservation de la carrière grecque antique de la Corderie, fondatrice de Marseille ?

 
Une grotte classée Monument historique le 2 septembre 1992.

Une carrière classée pareillement Monument historique.

Mais les classements de l’État n’ont pas les mêmes valeurs, ni les mêmes effets. Il y a les uns et les autres.

 

Un site majeur reconnu d’une part.

Un site majeur, également reconnu d’autre part. Mais différemment. Et tout est la différence.

Un sauvetage jugé légitime et essentiel, pour l’un.

Une destruction jugée inévitable et acceptable, pour l’autre.

 

Faut-il regretter que la carrière n’ait pas été découverte sous l’eau par 38 mètres de fond comme la grotte ? A t-elle pâti de sa « jeunesse » face aux millénaires de la grotte ? L’intérêt des hommes est très sélectif. Il est vrai que sans l’homme préhistorique, l’homme grec n’aurait pas existé, mais il est vrai aussi que sans l’homme grec Marseille n’aurait pas connu alors la Démocratie issue de la civilisation la plus lumineuse de son temps.

Lumineuse précisément, la Carrière fondatrice ne le sera plus, plongeant dans l’oubli et les recoins obscurs de la mémoire.   

 

Faux-semblant et vrai-parlant

Puisque nous évoquons la Grèce grâce à notre carrière (parlons-en puisqu’elle est encore là, même si dégradée) nous pensons évidemment à Platon et à l’allégorie de la caverne, si semblable à une grotte. Platon met en scène des prisonniers enfermés dans une caverne et ne voyant que des ombres, des images, des illusions. Un prisonnier échappé explique que « le vrai » est ailleurs. Puisse la caverne, la grotte Cosquer, éclairer l’homme pour faire comprendre où est la réalité de l’histoire des hommes. Avec la grotte reproduite nous avons un faux-semblant, si réussi soit-il. Avec la carrière grecque nous avions un vrai-parlant. Un vrai parlant de notre passé, de notre fondation, de notre Histoire. Un vrai-parlant de l’histoire de Marseille.

En conclusion de cette nouvelle réflexion, je veux reprendre ces quelques lignes du grand Michel Villeneuve qui m’honore de son amitié :

À l’heure où l’homme s’apprête à conquérir l’espace extrasolaire, il s’avère incapable de conserver la moindre trace de son passé bradé pour des raisons dérisoires … quand ce passé est mis en concurrence avec ses intérêts immédiats, financiers, économiques et immobiliers.

(Michel Villeneuve : directeur de recherches au CNRS, Coordinateur de la carte géologique Aubagne-Marseille)   

Que va t-il rester de cette pierre fondatrice ?

Marseille, le 9 mai 2022

Jean-Noël Beverini