La Françafrique c’était si mal?

Écrit par Henri ROURE le . Publié dans Libres opinions.

Les gouvernants français, ignorant l’histoire de France, ou, la regardant au prisme des dérives idéologiques actuelles, ne peuvent évidemment pas connaître l’Afrique et la nature des relations qui s’étaient établies avec elle au cours de longues et riches époques. Ils ne connaissent pas grand chose, d’ailleurs, hormis quelques principes systémiques inculqués par leurs maîtres étatsuniens et leurs inspirateurs supra-nationaux. Gérer, jongler avec les chiffres, se parer d’un verbe ésotérique masquant l’incompétence et la vacuité des sentiments, désinformer, calomnier l’adversaire, promouvoir les copains pour étendre la mainmise de l’internationalisme financier, leur permet de gruger le citoyen en faisant illusion au travers de médias parfaitement disciplinés. Nous le savons… Malheureusement tout cela fonctionne au point que l’un puisse affirmer et répéter sans susciter une bronca d’indignation et une condamnation pour outrage à la France que la colonisation était un « crime contre l’humanité ». De temps à autres, cependant, ils sont contraints à quelques actions obligatoires, se trouvant confrontés à un phénomène qui les dépasse et que l’on peut nommer le poids de l’histoire. Ils ne la connaissent pas, mais quelques bribes insufflées par l’âme du pays, parfois, les obligent. Ce n’est pas suffisant pour bien faire et d’ailleurs ils ne souhaitent sûrement pas agir pour le bien et les intérêts uniques d’une nation souveraine, mais pour leur propre avenir politique et leur image dans le voisinage de la France métropolitaine et outre-atlantique. Ainsi, l’opération Serval, au Mali, a-t-elle pu avoir lieu, donnant au président de l’époque, de même formation que l’actuel, le « plus beau jour de sa vie ». Comme quoi la victoire de nos soldats et la Grandeur peuvent faire frissonner de bonheur, même ces invalides du coeur et de la raison…mais passons! 

Voulant traiter de l’Afrique je me suis laissé aller à évoquer ceux qui sont toujours en charge du pays et de ses relations internationales. En fait mon subconscient, auquel je fais confiance, ne cesse de me dire qu’ils sont responsables de la dégradation de nos relations avec un continent qui, il n’y a pas si longtemps, était regardé comme une sorte de prolongement de la France sans qu’il y eut cependant une volonté de domination de l’une sur l’autre ou de rattrapage d’une décolonisation brusquée. La Françafrique n’était pas un vain mot. Il était dû, d’ailleurs, au président ivoirien Félix Houphouët-Boigny pour exprimer le souhait des dirigeants africains de maintenir des relations privilégiées avec l’ancienne métropole. Elle existait, coté français, grâce à des gens pleinement conscients des enjeux représentés par ce continent et, pour les responsables africains, par la conviction que la France les connaissait et les aiderait mieux et plus amicalement que n’importe quel autre pays. Nous accueillions alors dans nos grandes écoles et universités les élites futures de ces jeunes États. Ces étudiants recevaient la même formation que leurs camarades français. Ils nous connaissaient et nous les connaissions. Ils pensaient français. Cette relation intime se poursuivait chez eux au travers d’une coopération organisée et dotée de fonds dont une partie n’était pas encore estampillée « Union Européenne ». L’aide au développement se faisait de manière logique sur des projets précis, utiles à l’ensemble de la population. Sur place ils faisaient l’objet d’un suivi attentif par les « chefs de mission de coopération » qui disposaient de coopérants inclus dans les administrations et organismes divers. Ce réseau, aussi bien civil que militaire, dépendait d’un ministère dédié différent de celui des Affaires Étrangères. Ajoutons qu’oeuvrait à l’Elysée une cellule Afrique qui maintenait ces liens forts et, par sa seule existence, exprimait toute la sollicitude de la France à l’égard de ses anciennes colonies. Tout cela fonctionnait bien, mais progressivement, pour des raisons propres à la France, ce remarquable système a été disloqué, le ministère de la coopération supprimé et remplacé par un service des Affaires Étrangères d’aide publique au développement avec, créé récemment, un très étrange Conseil Présidentiel pour l’Afrique. Des ONG intéressées se sont, alors, précipitées n’importe où chez les délaissés pour s’enrichir en faisant n’importe quoi et faire croire à leur vocation humanitaire. Il est vrai que les chefs de mission de coopération détenaient un pouvoir financier et politique indépendant de l’ambassadeur…À cette jalousie entre ministères s’est évidemment ajoutée l’obsession européiste. « l’Europe! l’Europe! l’Europe! » s’égosillait à bêler un troupeau de cabris. Ils finirent par être entendus. La France s’est détournée d’une Afrique trop française vers une Europe pourtant déjà américano-germaniste. Elle a perdu des deux côtés. Elle subit une organisation internationale qui lui a échappé et subit des vagues migratoires africaines et un laminage de ses positions traditionnelles sur le continent voisin, tout en perdant, sans compensation, ses soldats et son argent dans des opérations extérieures. Le dispositif méritait une évolution mais pas un telle maltraitance.

Le maréchal de Lattre de Tassigny - me répétait souvent mon père - avait comme devise « ne pas subir ». Comment ce grand soldat réagirait-il aujourd’hui face à l’écrasante action de l’oligarchie apatride mise en scène par les médias grand public?

La France subit l’Allemagne qui, inspirant l’UE en bon second des États-Unis, fait subir l’UE à la France et pèse sur l’incroyable indifférence de son président à l’égard de la puissance bridée du pays de ses ancêtres. Il semble rêver substituer à la France une UE souveraine, où il agirait au premier plan. Les gens conscients sentent bien, pourtant, que cette organisation internationale court à sa fin, tout au moins sous sa forme actuelle. Elle ne tardera pas à s’effondrer. Elle risque cependant de perdurer dans ses méfaits si le président actuel est prochainement réélu. La situation pendant cinq nouvelles années s’aggravera et la rupture, en conséquence, sera violente.

Il est donc temps que la France retrouve le sens de ses intérêts. Derrière ce mot utilitaire il y a bien plus que les aspects économiques et financiers. Nous devons y lire la notion de puissance. Les abandons délibérés de dimensions souveraines révèlent la perte de la volonté d’imposer, de dominer, en fait le rejet du rôle majeur traditionnel que la France a toujours joué. Ces renoncements expliquent la condescendance portée par nos élites à nos gloires passées, leur mépris de la science historique et l’irrespect qu’ils affichent pour la civilisation et la langue française et, par voie de conséquence, à la France et à son peuple. 

Vouloir mener cette politique nouvelle nous amène à constater et à valoriser nos formidables atouts de puissance. Elle nous oblige à nous libérer des freins et assujettissements européens et atlantistes. Cette renaissance passe par la valorisation diplomatique de notre dissuasion nucléaire, de notre siège permanent au conseil de sécurité, de notre langue, le français, de notre diplomatie et aussi par l’exploitation déterminée de notre empire maritime. Le moteur de cette politique n’est autre que la volonté de rayonner à nouveau. Ce retour à une détermination nationale nous incite fortement à regarder le vaste monde avec ambition et y conquérir, et d’abord récupérer, des positions utiles à notre dimension. En premier lieu, s’incluant dans un ensemble relationnel plus vaste, nous trouvons bien évidemment l’Afrique.

Or, malgré les apparences nous subissons, sur la partie francophone de ce continent, les conséquences malheureuses d’une politique insistante et absurde. Nous avons traité ces États, pourtant initialement favorables à la France, avec une étonnante ineptie. Nous leur avons donné l’indépendance et nous avons voulu, à un moment, leur imposer une façon de se gouverner non conforme à leur nature. Or, avant l’invraisemblable discours prononcé par le président Mitterand lors de la conférence du 19 au 21 juin 1990 à la Baule, sans doute pour complaire à l’Europe, la France pouvait influer sur les gouvernements locaux et se voyait respectée pour sa manière fraternelle d’agir. Ce président avait pourtant été ministre des Colonies et aurait dû admettre les conditions du maintien de cette relation privilégiée, bien plus porteuse d’avenir que celle avec M Helmut Kohl…Depuis cet épisode malheureux nos rapports n’ont cessé de se distendre et nos amis se sont insensiblement tournés vers d’autres pays, malheureusement souvent prédateurs. Le dépit est mauvais conseiller…Il était proprement absurde - n’en déplaise aux admirateurs de ce président - de lier l’aide économique aurespect de principes démocratiques de gouvernement et aux Droits de l’Homme. Le Roi du Maroc, allié fidèle de la France, avait alors marqué, vivement et intelligemment, son désaccord en quittant la Baule. Cette injonction semblait vouloir assimiler le monde africain aux usages de l’Occident et occulter la structure ethnique de ces pays à l’unité administrative totalement artificielle. Oppositions sur les orientations sociales et débats d’idées, tels que conçus en France, n’évoquent absolument rien dans l’âme africaine. En revanche la référence aux ancêtres totémiques, aux guerres et alliances tribales, aux coutumes particulières, maintiennent des solidarités claniques qui écrasent lourdement toute tentative d’introduction de philosophie politique.

Aider ces États - que nous avons créés - à se gouverner, selon la mosaïque sociale dont nous sommes responsables, avec compréhension et respect, aurait du continuer à être la ligne directrice de l’évolution politique menée à leur égard. Pour rester sur le Maroc qui, incontestablement aura été la grande réussite de notre présence en Afrique, au point de lui avoir permis de devenir le grand État que nous connaissons, le Résident général du début du Protectorat, le Maréchal Lyautey, concepteur de son évolution, disait: « être colonial, c’est créer de l’amitié » ou encore « Je n’ai pas cessé d’espérer créer entre ce peuple et nous un état d’âme, une amitié, une satisfaction intime qui font qu’il restera avec nous le plus longtemps possible, mais qui auront pour résultat final que si des évènements le détachent politiquement de nous, toutes ses sympathies resteront françaises » ( Extrait du procès verbal du Conseil de politique indigène, tenu à Rabat le 14 avril 1925).

Or, pour les raisons évoquées plus haut, nous avons cessé d’accompagner ces États dans une continuité intelligente alors que la plupart demandaient encore de la France une sollicitude, une attention amicale et respectueuse. C’était d’autant plus maladroit que les gouvernements français récents ont eu souvent à leur égard des attitudes condescendantes. Elles furent reçues comme telles. Ne nous étonnons pas si certains vont chercher auprès de la Chine, de la Russie, ou d’autres puissances une aide et un soutien que nous leur avons refusés. Nos gouvernants, se réfugiant derrière les principes d’une démocratie, pourtant bien mal en point en France, ne peuvent impunément condamner des coups d’État dont la survenance est, si nous observons bien, le résultat d’un système pseudo démocratique faisant la part belle à l’ethnie la plus nombreuse. Face à la corruption et au clanisme, les armées, pourtant marquées par l’ethnie majoritaire, restent souvent, la seule administration capable de maintenir un minimum de cohésion et d’honnêteté. De même, face au désintérêt de la France, le recours à l’aide de pays dont chacun sait pourtant qu’ils ne recherchent, à terme, qu’exploitation et domination, apparaît comme un palliatif. Cette carence politique et cette dénaturation de la vision de nos relations avec l’Afrique a eu des conséquences sur le sol français. Ainsi une immigration se développe que la collusion bruxelloise et l’absence de coopération solide empêchent de juguler ou de contrôler dans les pays de départ. De même la colonisation, souillée par les propos du chef de l’État actuel, a pu ainsi faire l’objet, par quelques factieux, de demandes de réparation sous l’invraisemblable prétexte de pillage des colonies par la France…

Mais la question se pose de manière très concrète: pourquoi la France devrait-elle à nouveau s’intéresser à l’Afrique? Au delà de l’amitié que nous portons aux peuples africains francophones, de la francophonie et de l’appui à notre politique internationale, existe un faisceau d’intérêts.

J’avais naguère intitulé une de mes conférences « l’Afrique, berceau de l’humanité et avenir du monde ». Je crois toujours à l’avenir de ce continent. Chacun sait que l’humanité est née en Afrique il y a environ 3 millions d’année. L’Afrique a cependant longtemps stagné pour des raisons diverses. Mais entre le début de la période coloniale et aujourd’hui, en 150 ans, elle a avancé à pas de géant. Elle assimile vite et elle détient des atouts majeurs pour remplir un rôle autonome dans les décennies à venir. Elle a certes des handicaps. En matière de connaissance, 50% de la population est encore analphabète. Les États sont instables par absence de pyramide sociale et par une composition  des sociétés que ne transcende pas encore véritablement l’idée nationale. Elle subit de lourdes déficiences en matière de santé, d’administration et d’organisation. Son développement économique, même fort, ne permet pas de satisfaire des populations en croissance très rapide dont une partie essaie d’émigrer. La dette hypothèque souvent le développement…

Ces aspects, méritent une attention humaniste, mais nous savons bien que ce n’est pas ce type d’attitude, seule, qui détermine l’action des puissances. L’Afrique est potentiellement riche. Elle est donc convoitée par qui le sait. Elle dispose de ressources nombreuses et vitales pour l’industrie et l’économie modernes. Les ressources minérales ne manquent pas. Du Charbon en quantité, du pétrole, de l’or, des diamants, du fer, du zinc, du manganèse, du phosphate, de l’uranium, de l’argile, du soufre, du sel, du coltan, des terres rares… le bois… L’Afrique fournit plus de la moitié de la demande mondiale de café, de cacao et d’arachide. Dans le nord et le nord-ouest poussent aisément le blé, l’avoine, le maïs et l’orge. Si l’élevage ne peut être que marginal à cause de la mouche tsé-tsé, (encore que certaines tribus comme les Masaïs, les Bororos ou les Peuls, soient des groupes d’éleveurs reconnus) en revanche, s’agissant de la pêche, ses côtes atlantiques sont réputées pour être les plus poissonneuses du monde.

Mais il existe une sorte de malédiction de l’abondance. L’Afrique est confrontée à une situation dans laquelle les ressources naturelles sont tournées vers l’exportation, générant de substantielles recettes publiques, mais qui, paradoxalement, engendrent encore stagnation économique et instabilité politique, car détournées, mal utilisées ou hypothéquées par les agences internationales et l’étranger. Ce sont les effets délétères des ressources extractives, non renouvelables, sur le développement. Si dans la durée, les pays africains parviennent à réorienter l’utilisation de ces richesses, il est certain qu’ils pèseront alors sur l’économie mondiale. Il y a là une question de rapport de forces avec les puissances extérieures et donc d’organisation. Ne nous y trompons pas quand la Russie fait intervenir le groupe Wagner en RCA ou plus récemment au Mali, c’est en échange de concessions dans l’exploitation de ces ressources naturelles dont ces deux pays, pourtant considérés comme très pauvres, regorgent. Il en est de même pour la Chine qui exerce une véritable prédation sur certaines richesses, ou encore des États-Unis et même de la Turquie et de quelques autres. Quant à la France, en vertu d’accords de défense, elle accepte de risquer la vie de ses soldats, sans contrepartie, et se heurte même, pour les raisons précédemment évoquées, à une dénégation ou un rejet de son apport. Les coups d’État récents sont évidemment un pied de nez aux principes de la Baule et donc à la France.

Nous devons corriger nos erreurs si nous voulons bénéficier des atouts de l’Afrique que nous avons largement mis à jour. Nous le pouvons. Il en va de notre avenir avec l’exploitation de notre ZEE.  Il nous faut donc accepter les pays africains comme des partenaires véritablement indépendants, mais historiquement et culturellement tournés vers nous et mener une politique d’aide structurée, construite avec les pays concernés. Nous devons les accepter tels qu’ils sont et récuser tout jugement sur leur façon de se gouverner. D’ailleurs si nous voulons bien regarder ce qu’était le parti unique tant décrié, mais que la France, jadis, n’avait jamais condamné, nous y trouverions une répartition ethnique et régionale des responsabilités qui en faisait, bien davantage que l’illusion démocratique actuelle, un système représentatif de toutes les composantes des sociétés. Le principe, évidemment, se montrait loin d’être parfait, mais il s’avérait bien plus apte que tout autre à rassembler des populations. 

Il s’agit donc pour la France de mettre un terme à une politique ambiguë, dont nous avons vu qu’elle faisait naître bien des déconvenues, en établissant une organisation prenant en considération les réussites du passé et les échecs du présent. À l’évidence il faut en finir avec l’utopie européiste qui ne cesse de vider de sa substance la puissance française en l’orientant vers des voies sans issue et affaiblir notre dimension internationale en nous imposant un dangereux suivisme otanien. Il nous faut retrouver la cohérence de l’aide et proposer à ces États africains qui nous ont été liés et avec lesquels la sagesse et notre dimension dans le monde, veulent que nous continuions à y bénéficier d’une position privilégiée, non plus une coopération, mais plutôt des partenariats, respectueux des intérêts de chacun. Ce sera ainsi que de manière concertée et toujours équitable, pourrait se faire la mise en valeur de leurs ressources y compris humaines, s’intensifier leur développement, s’organiser la défense de leurs intérêts et la protection de la France face à une concurrence mondiale débridée, et à l’invasion migratoire avec toutes ses conséquences. 

Ces accords de partenariat, établis avec les seuls pays intéressés, pourraient utilement se voir fédérés dans un « ministère des partenariats », dont un équivalent devrait exister chez chacun des partenaires.

Il nous faudrait donc, à nouveau, consentir à des investissements humains et en capital. Mais je ne doute pas que le profit serait rapide et que la France retrouverait son image au travers des équilibres sociaux, d’évolutions harmonieuses et de développements économiques communs. 

Henri ROURE