Les actualités de
Monsieur Légionnaire

Les chroniques de Jean-Noël BEVERINI

PETITES CHRONIQUES DE LA GRANDE PESTE DE MARSEILLE

PETITES CHRONIQUES DE LA GRANDE PESTE

« L’année 1720 fut bien plus mémorable par les ravages affreux que la peste fit dans cette Province, et notamment à Marseille ».

Ainsi commence la relation de la peste de 1720-1721 que dresse l’abbé Papon, de l’Académie de Marseille, dans son ouvrage de 1786 : 

« Histoire générale de la Provence »

(Paris, imprimerie de PH.- D. Pierres, premier imprimeur Ordinaire du Roi et des États de Provence). 

L’ouvrage qui comporte quatre tomes est remarquable dans son habit, sa présentation et son contenu. Ouvrons ensemble le tome quatrième aux pages 634 et suivantes pour cueillir dans la relation de l’Abbé-Académicien ces petites chroniques de la Grande Peste que je vous propose. Il ne s’agit pas de présenter ici l’Histoire bien connue de cette horreur qui ravagea la ville et la Provence mais de partager des histoires vécues par nos anciens marseillais et provençaux. 

Savez-vous, par exemple, que le Grand Saint-Antoinele vaisseau porteur de la peste, ne fut pas le seul à accoster à Marseille en ce funeste mois de mai 1720. Si le Grand Saint-Antoine toucha notre ville le 25 mai, six jours plus tard, soit le 31 mai, trois autres navires suspects venant des mêmes ports furent reçus dans nos eaux.

Pourtant leurs patentes (documents de navigation) étaient brutes, c’est à dire qu’ils étaient « soupçonnés » de peste. Le 12 juin suivant un quatrième navire entrait à Marseille avec également une patente brute. Cela fait tout de même beaucoup !

Le Grand Saint-Antoine, contrairement aux règlements en vigueur, fut autorisé à décharger sa cargaison pesteuse aux « Infirmeries », lieu de quarantaine, alors qu’il aurait dû être envoyé immédiatement sur l’ile de Jarre. Un premier turc passager était, en effet, mort en mer. On avait ordonné à deux matelots de jeter son corps par dessus bord. Les cordes qui avaient servi à traîner le cadavre furent également jetées à l’eau. Les deux matelots ne tardèrent pas à mourir. Deux autres les suivirent. Ainsi que le chirurgien du bord ! Cela faisait déjà six décès suspects. 

Vous avez dit suspect ? Le nombre de morts fut bientôt porté à neuf. Mais le Grand Saint-Antoine accosta et débarqua sa marchandise aux Infirmeries. Les quatre autres navires dont parle notre Abbé-Académicien bénéficièrent de la même indulgence.  

Les magistrats de Marseille avec à leur tête le sieur Estelle, premier échevin, attribuaient ces morts « à une toute autre cause qu’à la contagion ».

Pourtant les morts commençaient à se multiplier … comme des petits pains ! Mais rien n’est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir ! Des morts rue de l’Escale ! Quand la mort vient de bateaux, quel baptême ! Des morts Place des Dominicains. Des morts rue de l’Oratoire. Des morts, de plus en plus de morts, des morts partout … À ne plus savoir où mettre les cadavres.

Mais la cause officielle tenait selon les premières déclarations officielles « au dérangement de la saison » ou d’ « une mauvaise nourriture ».

Notre cher Abbé-Académicien de Marseille est sans excuse pour les échevins et pour le premier d’entre eux, Estelle :

« Si à la première nouvelle qu’ils eurent que la contagion étoit à Marseille, ils avoient envoyé des médecins sur les lieux, si par des ordres sévères ils auroient défendu toutes communications avec les rues et les maisons suspectes, ils auroient conservé à l’État une infinité de citoyens utiles ». 

Et notre académicien parle de « négligenced’insouciance » des magistrats, « d’aveuglement inconcevable ». 

La peste se répandit en ville et hors les murs, le commerce de Marseille conservant toute sa liberté. Et l’Abbé d’ajouter :

«  Le chirurgien, d’accord avec les propriétaires du navire, ne voulût point dire ce qu’il pensoit pour ne pas leur faire perdre la cargaison qui était d’un grand prix, il déclara qu’il ne voyait dans ces accidens que les effets d’une maladie ordinaire ».

 Au nombre des propriétaires figurait le sieur Estelle, premier magistrat de la ville. Une rue honore son nom. La question se pose sérieusement de savoir s’il convient aujourd’hui, en ces deux années de commémoration de cette tragédie qui envoya des dizaines de milliers de marseillais et de provençaux dans la tombe, de conserver au cœur de notre ville une rue au nom d’Estelle.

(À suivre)

Marseille, le 10 septembre 2021

Jean-Noël Beverini, membre de l'ANACLE

  • Vues: 492
Compte tenue de la crise sanitaire, la reprise des activités en présentiel sont retardées. En attendant nous ferons de visioconférences voir programme. Pour nous écrire par la poste : 317, Avenue du Prado -13008 Marseille - France. Sinon faites un courriel dans contact. Nous vous remercions pour votre compréhension.Lcl Constantin LIANOS