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Monsieur Légionnaire

Récit du voyage-croisière en Russie

Programme du 1er au 12 Septembre 2019 voyage en Russie : Moscou Saint Petersbourg 

Lien du film de la cérémonie du 3 Septembre à Moscou https://www.youtube.com/watch?v=VVwxXidUArQ&feature=youtu.be

 

 

 

 

 

 

 

 

Peterhof 

 Peterhof 

 

 Peterhof 

Peterhof

 

Peterhof 

 

Peterhof 

Peterhof 

Les dessins d'Elisabeth LALLE

 

 

 

Le présent fichier constitue un « récit documenté » du voyage en Russie – croisière de Moscou à Saint-Pétersbourg – conçu par le Lcl Constantin LIANOS, président, et réalisé par un groupe de l’Association nationale des Anciens combattants de la Légion étrangère du 1er au 12 septembre 2019.

Les photographies de ce recueil sont l’œuvre de Lcl Bernard Meyran, photographe du groupe, ou bien sont issues de l’Internet en accès libre.

Les  dessins ont étét réalisés par Elisabeth LALLE au cours de notre progression. 

Le texte a été élaboré par un des membres du groupe (Gal 2S Jean-Paul Andréoli) et comporte une part de récit, compte rendu du voyage tel qu’il s’est passé, et une part de documentation sur la Russie en général et sur les lieux visités 

NOTRE GUIDE PRINCIPALE « KATIA »

Katia est une jeune femme russe de vingt-cinq ans, originaire de Biélorussie, qui a choisi de travailler dans la filière du tourisme, au moins provisoirement. Cette industrie est appelée à un bel avenir si le pays s’ouvre à l’international et s’organise pour exploiter le formidable potentiel touristique de la Russie, de la plaine de Russie à l’extrême Est de la Sibérie.

Elle a étudié cinq années durant le français qu’elle parle couramment et a fait quelques séjours en France pour améliorer la langue. Mais elle parle également anglais, et un peu l’espagnol.

Actuellement elle enseigne par vacations à l’Université à Moscou et réalise ponctuellement des prestations de guide touristique, semble-t-il administrativement limitée à la ville de Moscou. Elle poursuit par ailleurs une formation de… psychothérapeute et un projet musical personnel. En bref, une jeune femme très active !

Hommage à la jeunesse

Vous aurez noté qu’elle a ému plus d’un voyageur de notre groupe relativement âgé par rapport à elle, dont notre « Cosaque » qui lui a dédié une chanson bien connue de Georges Brassens … au cours d’une animation de soirée à bord où chacun des groupes de touristes et quelques « individuels » se sont essayés à la chanson, en russe et en français !

Il pleuvait fort sur la grand-route
Elle cheminait sans parapluie
J'en avais un, volé, sans doute
Le matin même à un ami
Courant alors à sa rescousse
Je lui propose un peu d'abri
En séchant l'eau de sa frimousse
D'un air très doux, elle m'a dit « oui »

Un petit coin de parapluie
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange
Un petit coin de paradis
Contre un coin de parapluie
Je ne perdais pas au change, pardi

Chemin faisant, que ce fut tendre
D'ouïr à deux le chant joli
Que l'eau du ciel faisait entendre
Sur le toit de mon parapluie
J'aurais voulu, comme au déluge
Voir sans arrêt tomber la pluie
Pour la garder, sous mon refuge
Quarante jours, quarante nuits

Un petit coin de parapluie
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange
Un petit coin de paradis
Contre un coin de parapluie
Je ne perdais pas au change, pardi

Mais bêtement, même en orage
Les routes vont vers des pays
Bientôt le sien fit un barrage
À l'horizon de ma folie
Il a fallu qu'elle me quitte
Après m'avoir dit grand merci
Et je l'ai vue toute petite
Partir gaiement vers mon oubli

Un petit coin de parapluie
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange
Un petit coin de paradis
Contre un coin de parapluie
Je ne perdais pas au change, pardi

Georges Brassens

 

LE « MS CRUCELAKE » ET LES FLEUVES

Le MS Crucelake, beau navire fluvial, nous a transporté et hébergé du premier jour de notre arrivée à Moscou à la nuit de notre retour depuis Saint-Pétersbourg.

Il s’agit d’un navire fluvial de 130 m de longueur et 17m de largeur, pour un tirant d’eau de seulement de 3 m, lui permettant de naviguer sur la Moskova, la Volga et dans les canaux reliant ces fleuves, et bien sûr de passer les écluses sans encombre.

Son équipage, placé sous le commandement du capitaine Andrey Semachev durant cette croisière, compte une quarantaine de personnels de bord et de marins dont les plus jeunes n’ont pas 20 ans !

Le navire de conception ancienne des années 80 accueille entre 250 et 320 passagers dans des cabines de différents standing, mais aux dimensions et au confort modestes. De belles salles à manger vitrées permettent aux passagers de se retrouver pour les repas tout en admirant le paysage, et la vie à bord est agrémentée pas l’accès aux deux bars du bord, à une salle de théâtre, conférence, cinéma et animations diverses.

Le navire offre également des coursives dégagées et aérées, permettant de profiter paisiblement du paysage des rives des fleuves et canaux, et un pont arrière et une plateforme avant panoramiques, qui offre la possibilité de prendre le plein air, d’admirer pratiquement tous azimuts la Nature encore sauvage en bien des endroits de notre périple, également de goûter à cette atmosphère de sérénité que dégagent les fleuves majestueux que nous suivons.

  • La Moskova, « petit » fleuve pour la Russie … d’à peine 500 km de longueur pour un débit relativement faible de 140 mpar seconde (dix fois moins que le Rhône dans sa partie terminale ! …), ce qui sans doute en facilite le gel complet qui intervient généralement entre fin novembre et fin mars. Toutefois, la Moskova s’étale sur une grande largeur, de plusieurs centaines de mètres par endroits, notamment en traversant Moscou.
  • Le canal de Moscou, qui relie la Moskova à la Volga, le plus grand fleuve de la « Russie d’Europe ». Ce canal fut creusé en cinq années dans les années 30 par des prisonniers du Dmitlag, un des nombreux camps de travail forcé de l’URSS de cette époque, et fut mis en service en 1937. Ce travail colossal entrait dans un plan plus global destiné à ouvrir à la navigation fluviales les voies d’eaux nécessaires pour relier la mer Baltique au nord à la mer Noire et la mer Caspienne, respectivement au sud et au sud-est.
  • La Volga, majestueuse, qui prend sa source entre Moscouet Saint-Pétersbourg pour se jeter dans la mer Caspienne après un long parcours Nord/Sud de près de 3.700 km, avec un débit moyen de plus de 8.000 m3 par seconde à mi-chemin de son embouchure (cinq fois plus  que le Rhône dans sa partie terminale ! …) .

Appareillage pour Saint-Pétersbourg à 15h30, comme prévu, soirée à bord habituelle …

 ST-PETERSBOURG

NOTES SUCCINCTES SUR LES ARTS  

Dans le domaine des arts, la Russie occupe une place particulière ; les terribles épreuves endurées par le peuple russe n’ont jamais empêché la floraison d’œuvres artistiques dans tous les domaines : arts plastiques, littérature, musique, cinéma, etc.

La question de la religion est un élément essentiel de leur évolution : en 988, le prince de Kiev Vladimir se convertit à la religion chrétienne orthodoxe : la principauté avait en effet de nombreuse relations, commerciales ou guerrières, avec Byzance (plus tard Constantinople, puis Istamboul après la prise de la ville par les Turcs en 1452) ; le grand schisme de 1054 aboutit à la création de l’Eglise orthodoxe russe tournée vers Byzance, tandis qu’une partie des Slaves, Polonais, Tchèques, etc. restait catholique, ainsi que les Baltes ou les Finlandais, plus tard protestants : c’est pourquoi l’art religieux byzantin a influencé alors les mosaïques, et les œuvres de nombreux peintres de fresques et d’icônes, comme le célèbre Andrei Roublev. 

   Mais tout changea à partir de 1682, avec le tsar Pierre le Grand, qui orienta vigoureusement vers l’Europe occidentale la politique et les mœurs du pays : il s’habillait « à l’occidentale », et les boyards avaient le choix entre couper leur barbe traditionnelle ou payer un impôt très lourd !

En Russie comme ailleurs à l’époque, la langue française devenait la langue internationale des classes cultivées et de la noblesse, régie par des règles différentes de celles de la noblesse d’Europe occidentale (la « Table des Rangs », ou « tchin », et ses 14 classes). Saint-Pétersbourg, construite à l’initiative du tsar avec la participation d’artistes français et italiens, devint la nouvelle capitale de la Russie, au lieu de Moscou, qu’on appelait jusque-là la « troisième Rome » (Rome latine, Byzance, Moscou) ; l’art sacré ancien laissa la place à un art profane « moderne » sur le modèle de l’Ouest européen, quoique sans rompre complètement avec les traditions russes (architecture du bois) : mais une pareille révolution devait laisser des traces profondes.

Peinture

Nous avons pu admirer le musée de l’Ermitage, un des plus grands du monde, qui rassemble à la fois des collections de très belles icônes, et des toiles de peintres russes, mais aussi français, italiens, allemands… Les œuvres de ces derniers sont opposées par l’esprit et par les techniques à celles de l’art religieux ; elles ont été acquises surtout par Catherine II ou ses successeurs, sans compter les collections privées confisquées par les révolutionnaires en 1917. Comme on sait, l’Ermitage emploie une foule de spécialistes, de gardiens, dont… une race sélectionnée de chats pour éviter les dégâts que provoqueraient les rongeurs !  Les plasticiens russes des XVIIIème et XIXème siècles sont assez peu connus hors de leur pays, où ils sont très populaires et attirent beaucoup de monde dans les expositions : pour citer quelques noms, Karl Brioullov, surnommé le « tsar de la peinture », auteur de grands tableaux d’histoire comme Vassili Surikov, le réaliste Ilya Répine qui fit scandale avec « Les bateliers de la Volga », les impressionnistes Chichkine, Serov, Aïvazovski, Savrasov… Mais ce sont les écoles russes du début du XXème siècle, celles des modernistes : fauvisme, futurisme, cubisme, suprématisme, art abstrait etc., qui emportent la faveur du public des pays d’Europe occidentale ; leurs peintres, émigrés ou non, figurent dans les grands musées de tous les pays : Kandinsky, Marc Chagall, Malévitch (le « Carré blanc sur fond blanc »)… ; sans compter, pendant la période soviétique, l’école dite du « réalisme socialiste », controversée en peinture comme dans les autres arts.

Musique

   Au début, la musique russe se réduisait à la musique vocale, d’ailleurs très belle : la musique savante était mal reçue par le clergé orthodoxe ; là encore, le changement a été initié sous le règne de Pierre le Grand, et à la différence des peintres, les compositeurs et musiciens russes sont appréciés depuis longtemps par les mélomanes et les amateurs, en Russie et dans le reste de l’Europe ; leurs opéras surtout sont goûtés du public de la même manière que les opéras français ou italiens, en particulier les opéras du XIXème siècle, ceux de la période romantique, qui prennent souvent leur racine de l’histoire de la Russie ; les musiciens russes de cette époque ont formé le « Groupe des Cinq », attaché aux traditions,  avec Borodine (Le Prince IgorLes Steppes de l’Asie Centrale dont tout le monde a entendu les airs), ou Moussorgski (Boris Godounov). Mais l’auteur le plus célèbre est sans doute Piotr Tchaïkovski, plus réceptif aux pratiques musicales de l’Ouest européen, sans pourtant se séparer de la culture de son pays (2 de ses 11 opéras, Eugène Onéguine  et La Dame de pique sont inspirés des nouvelles de même titre de Pouchkine), et on lui doit la musique du Lac des Cygnes , dont le ballet a été mis au point par Marius Petipa, né à Marseille (1818) et mort en Russie (1910), où il s’était installé, au contraire de Serge de Diaghilev, devenu très vite un artiste « occidental » parisien. Au XXème siècle, après 1917, le principal compositeur de cette époque est un musicien de premier ordre, Dmitri Chostakovitch. Sans rompre avec le régime, il a su conserver ses orientations personnelles : à la fin des années 20, il participait à la critique des nouvelles classes moyennes et de la bureaucratie issues de la révolution (opéras Le Nez, d’après la nouvelle de Gogol, et La Punaise en collaboration avec le poète Vladimir Maïakovski) ; en 1934, son opéra Lady Macbeth de Mtsensk, accusé de « formalisme », s’attira les critiques du pouvoir en dépit, ou à cause, de sa vogue auprès d’un public « bourgeois ». En revanche, au cours de ce que les Russes appellent la « Grande Guerre Patriotique », il composa en 1942 la Symphonie no 7 « Leningrad », œuvre grandiose à la gloire de la ville qui résistera de 1941 à 1944 à un terrible siège de 900 jours. Un autre compositeur soviétique de premier plan est Sergueï Prokofiev : très indépendant, il garde une grande liberté par rapport à l’écriture classique, et il collabore avec le réalisateur Sergueï Eisenstein pour Alexandre Nevski et Ivan le Terrible ; ses opéras (Roméo et Juliette d’après Shakespeare, ou Guerre et paix, illustration du roman de Tolstoï) comme son ouvrage pédagogique, Pierre et le loup, écrit pour un théâtre d’enfants, ont eu beaucoup de succès. Les compositeurs soviétiques sont nombreux (Rachmaninov, Khatchatourian, etc.), car le peuple russe, comme les peuples du nord ou les Allemands, sont imprégnés de musique.

Littérature

    La littérature russe est certainement l’une des grandes littératures européennes ; ses débuts en langue slave sont complexes, et les documents en vieux-russe ou slavon sont rares ; mais déjà, au XVIIème siècle, se dessinait une évolution, encouragée par Pierre le Grand, vers l’usage littéraire d’une langue russe modernisée. Pourtant, les chefs-d’œuvre majeurs accessibles au public d’Europe occidentale datent principalement du XVIIIème siècle, à la naissance du romantisme russe, porté vers la tentation mystique plus encore que celui de Byron ou de Lamartine, mais inséparable d’une ironie critique qui ne pouvait que déplaire aux tsars : la conspiration « décembriste » (1825) qui échoua eut pour résultat la répression de la classe intellectuelle et le renforcement de la censure sous le tsar Nicolas Ier. Deux écrivains, les poètes Alexandre Pouchkine et Mikhaïl Lermontov, appartiennent à la génération des fondateurs, et il faut noter la communauté de leur « étrange destin » : tous deux sont morts jeunes, le premier à 37 ans, le second à 26 ans, et tous deux à l’issue d’un duel, épisode courant chez les militaires dans la Russie de l’époque… Lermontov, poète célèbre (Le Démon), est l’auteur du roman réaliste désenchanté, Un Héros de notre temps : on retrouvera une tendance comparable dans les années suivantes chez Gontcharov (Oblomov, 1859-69) ou, moins accentuée peut-être, dans le théâtre de Tchékhov : s’agit-il d’un trait spécifique de « l’âme russe » ? La renommée de Pouchkine a été immédiate, et dès le XIXèmesiècle, les traductions de son œuvre se sont multipliées ; beaucoup de ses drames, Boris Godounov, tragédie historique (1825), Mozart et Salieri (1830), La Roussalka (1832), Le Chevalier avare (1836), et certains de ses nouvelles ou romans, La Dame de pique (1833), Eugène Onéguine (roman en vers, 1823-1831), ont fourni des livrets d’opéra dans le courant du siècle. Pouchkine parlait parfaitement le français : au lycée, on l’avait surnommé le « Frantsouz », et Dostoïevski a dit de lui (« Discours sur Pouchkine » 1880) : « Pouchkine a su admirablement incarner en lui l’âme de tous les peuples. C’est un don qui lui est particulier ; cela n’existe que chez lui, comme aussi ce don prophétique qui lui fait deviner l’évolution de notre race. Dès qu’il devient un poète entièrement national, il comprend la force qui est en nous et pressent quelles grandes destinées peut servir cette force. C’est là qu’il est prophétique ». Il a été un modèle pour les écrivains russes, par exemple Nicolas Gogol (Les Âmes mortes) : on peut se faire une idée du style et de la pensée de Gogol en lisant une courte nouvelle (40 pages), Le Manteau, qui, au terme d’une critique de l’administration russe, très finement réaliste et pleine d’ironie, s’ouvre sur un élan vers le fantastique mystique.

Mais c’est dans la seconde moitié du siècle que se révèlent les deux géants de la littérature russe : Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski ; on se bornera à de très sommaires indications sur leurs œuvres immenses. Tolstoï (1828-1910) peut être considéré comme un maître du roman historique : Guerre et paix est un vaste tableau de la société russe au moment de l’invasion puis de la déroute de la Grande Armée de Napoléon en 1812 ; les derniers chapitres, à la gloire de Koutouzov, sont une méditation philosophique sur la fatalité de la guerre et la recherche de lois de l’histoire ; ce qui n’empêche pas que Tolstoï soit aussi un profond analyste de l’âme slave et de l’âme humaine (Anna Karénine…). Sa réputation mondiale, à la fin de sa vie, a fait de lui une sorte de prophète chrétien, apôtre de la non-violence à l’égal d’un autre grand utopiste, Ghandi, avec qui il a d’ailleurs brièvement correspondu ; il lui écrit : « Quant à la solution, il n’y en a qu’une, celle de la reconnaissance de la loi d’amour et du refus de toute violence ». Dostoïevski (1821-1881) attribue à la brutalité de la réforme imposée par Pierre le Grand la division entre « slavophiles » et « occidentaux », à ses yeux un gigantesque malentendu que le peuple russe est destiné à dissiper.  Il accorde peut-être un peu moins de place à l’histoire de la Russie  : bien entendu, il ne la néglige pas, mais il la transmet plutôt à travers ses personnages, qui surprennent par leurs réactions inattendues : ils passent brusquement d’un sentiment à son contraire sans que pourtant leur unité en souffre, parce que, pour lui, « l’âme russe » est assez large pour contenir et unifier les tendances les plus diverses ; et il ne découvre pas l’âme russe chez les intellectuels occidentalisés qui prétendaient agir au nom du peuple (Pierre Verkhovenski dans Les Démons, ou l’étudiant Raskolnikov dans Crime et châtiment), mais dans les profondeurs de ce peuple qu’ils sous-estiment ou méprisent. Dostoïevski consacra un de ses grands romans aux anarchistes russes (Les Démons, autre titre, Les Possédés) ; l’anarchisme est une des philosophies politiques du XIXème siècle (le Français Proudhon, le Russe Bakounine…), mais elle a été poussée à l’extrême par une fraction de « l’intelligentsia » en plein désarroi, et elle est allée jusqu’au terrorisme de sociétés secrètes fascinées par la destruction (organisation « Narodnaïa Volia » en 1879, et assassinat du tsar « progressiste » Alexandre II en 1881). Cependant, la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle sont beaucoup plus marqués par le théâtre et les courtes nouvelles au pessimisme modéré d’Anton Tchékhov, ainsi que par une très vive activité intellectuelle, suscitant le renouvellement des formes poétiques (symbolisme, futurisme, dans leur version russe) : des auteurs inédits se révèlent (Maïakovski, Alexandre Blok, Essénine, Pasternak…), noms que l’on retrouvera dans les controverses et les luttes de la révolution d’Octobre et de ses suites.

   Parmi ces suites, il convient sans doute de traiter à part la parenthèse représentée par ce qu’on a appelé le « réalisme socialiste » dans les arts ; un ouvrage on ne peut plus accessible du « réalisme socialiste » concerne l’architecture et la sculpture : c’est le métro de Moscou ! … et chacun, dans la vie quotidienne, est libre d’en admirer ou non le résultat… Le parti communiste, Lénine et Staline, donnaient la priorité à la politique, même dans les arts (ou les sciences) : la théorie officielle du « réalisme socialiste » avait pour but de produire un art émané du peuple, en proscrivant les recherches purement formelles, celles qui justement passionnent les artistes soucieux de la spécificité de leur art : ils se heurtaient alors aux directives du parti. Instituée dans les années 1930 par le célèbre écrivain Maxime Gorki (la trilogie des « Maxime », La Mère…), cette théorie « stalinienne » fut réaffirmée en 1947 sur la base du rapport Jdanov, qui prenait acte de la division du monde en deux blocs opposés, le bloc des pays capitalistes et le bloc des pays socialistes. Les artistes étaient donc conduits à accepter les thèses officielles, ou à les rejeter, ou à s’arranger avec elles ; dans le premier cas, les œuvres risquaient de devenir de simples illustrations de mots d’ordre politiques ; dans le second cas, les artistes étaient menacés de se voir exclus d’organismes dont l’« Union des écrivains de l’URSS », et de subir des sanctions éventuellement très lourdes, parfois les camps ou l’exécution ; certains ont préféré l’exil (Ivan Bounine, prix Nobel de littérature 1933, mort à Paris en 1953), ou le suicide (Maïakovski. Marina Tsvetaïeva).

Quant à la recherche d’un compromis, elle était possible, mais laborieuse, et compliquée par les réactions dans une partie de l’Europe occidentale : les « samizdat » (écrits clandestins manuscrits) de la plupart des écrivains ouvertement dissidents, Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova, Boris Pasternak, Alexandre Soljenitsyne et d’autres moins connus, y étaient traduits, publiés, étudiés et commentés dans les journaux littéraires, ce qui exposait ces auteurs à l’accusation de trahison.

Mais comment se faire une opinion sur la valeur des œuvres d’artistes qui avaient choisi un chemin différent ? En France, à quelques exceptions près, comme celles du presque Français Ilya Ehrenbourg (expulsé néanmoins du territoire national en 1921…), elles sont pratiquement ignorées : on achètera dans n’importe quelle librairie le roman Août 14 de Soljenitsyne ; situé à une date similaire, Le Chemin des tourments d’Alexis Tolstoï, parent du grand écrivain, mais resté communiste, est chez nous une rareté éditoriale (traduction en 2018). On couvre de louanges, avec raison, Le Docteur Jivago, excellent roman du dissident Boris Pasternak, prix Nobel de littérature en 1958 : il a été porté à l’écran par le réalisateur britannique David Lean ; mais qui a lu Sur le Don paisible – soutenu par Staline en personne – de Mikhaïl Cholokhov, prix Nobel 1965 ?

Certains, dont Soljenitsyne, ont même tenté de le déconsidérer : est-ce pour des motifs politiques, ou littéraires ? De plus, la Russie soviétique n’avait pas l’exclusivité de la censure : en France, jusqu’en 1952, en Angleterre jusqu’en 1954, Le Cuirassé Potemkine (muet, 1925), pourtant considéré comme l’un des sommets du cinéma, n’a pu être projeté qu’en séances privées et dans les ciné-clubs. 

Le cinéma

Le cinéma russe, né 20 ans avant la révolution d’octobre, connut tout de suite une grande vogue dans le pays : sans compter les innombrables petits courts métrages distrayants ou d’actualité, Alexandre Drankov et Vassili Gontcharov ont tourné le premier vrai film russe, Stenka Razine, en 1908 ; Vladimir Gardine adapte Anna Karenine (1914), Protazanov La Dame de pique (1916) et Le Père Serge (1917), etc.

Les bolchéviks, après Tolstoï, ont très vite compris l’importance de cet art pour l’éducation d’un peuple encore en partie illettré, et pour la propagande du nouveau régime, comme le montre la phrase de Lénine, « le cinéma est pour nous, de tous les arts, le plus important » : c’est pourquoi, dès 1919, la production cinématographique a été nationalisée, une école de cinéma a été créée à Moscou, et on a encouragé l’élite intellectuelle à développer la théorie et la pratique du 7ème art.

Dans le bouillonnement extraordinaire des années 1920, trois maîtres se distinguent parmi une foule de grands talents : Sergueï Eisenstein, Vsevolod Poudovkine (Tempête sur l’Asie), Alexandre Dovjenko (La Terre). La carrière d’Eisenstein donnera un exemple des péripéties qu’ont traversées le cinéma et les arts de la période soviétique ; ses films ne sont jamais de simples reconstitutions historiques, mais les constructions d’une esthétique que d’autres, comme Dziga Vertov (le « cinéma-œil ») ne partagent pas nécessairement. Âgé de vingt-six ans, il tourne La Grève (1925), puis Le Cuirassé Potemkine, accueilli comme un chef-d’œuvre par la critique internationale. Les plus notables séquences de ce film - les funérailles du matelot Vakoulintchouk, la mutinerie, la répression par les troupes cosaques sur les marches de l’escalier d’Odessa … – font le bonheur des cinéphiles quand ils peuvent les voir… Octobre (1927) est réalisé pour le dixième anniversaire de la révolution de 1917.

Mais l’atmosphère va changer dans les années 30, avec le durcissement de la répression et de la censure en URSS, la dictature stalinienne, et les tensions internationales autour du jeu des alliances (accords de Munich, pacte germano-soviétique) qui ont conduit à la guerre en septembre 1939. Entre-temps, Eisenstein avait fait un long voyage à l’étranger, en particulier aux États-Unis et au Mexique : travaillant avec l’écrivain Upton Sinclair, il avait refusé le contrat que lui proposait Hollywood, et était retourné en URSS sans parvenir à récupérer les bobines de son film Que viva Mexico ! (Elles seront utilisées par Sol Lesser et d’autres, sous le titre de Tonnerre sur le Mexique). En 1938, il réalise Alexandre Nevski, sur et contre, en même temps, une menace orientale, mais avant tout une agression allemande : dans le récit, qui se déroule au XIIIème siècle, les chevaliers de l’Ordre Teutonique, précurseurs des troupes nazies du XXème siècle, sont écrasées à la bataille du lac Peïpous. Pour ce film, Prokofiev a écrit la musique, et par la suite une sonate ; le rôle du prince Alexandre a été confié à l’acteur communiste Nicolas Tcherkassov, qu’on retrouve dans Ivan le TerribleIvan le Terrible, le dernier film d’Eisenstein, tourné en 1942-44 dans des conditions très difficiles, devait comporter trois parties ; aucun résumé ne peut donner une idée de la complexité de ce chef-d’œuvre qui n’a rien de schématique. La première partie fut effectivement réalisée, et approuvée par Staline : cette méditation sur la solitude du pouvoir montrait le tsar réformateur, soutenu par le peuple russe, faisant face à ses ennemis intérieurs et extérieurs : le « prix Staline » 1945 fut donc décerné au metteur en scène ; mais Staline décida d’interdire la seconde partie, qui montre le passage du tsar de la monarchie à la tyrannie : il affronte les trahisons et les complots en mobilisant sa garde personnelle, les opritchniki. Quand Eisenstein mourut en 1948, la réalisation de la troisième partie était évidemment problématique…

   La disparition de Staline, chargé par Khroutchev de tous les crimes du régime, s’accompagna d’une détente sur le plan politique ; le cinéma russe et les autres arts, sans être affranchis de la censure, profitèrent d’une une plus grande liberté de création : Ilya Ehrenbourg, auteur de La Chute de Paris, du Neuvième flot…, écrivit Le Dégel, Tarkovski réalisa L’Enfance d’IvanAndré Roublev

Les successeurs de Khroutchev poursuivirent dans tous les domaines la politique routinière imposée par la « guerre froide », pendant que les prises de position contestataires se multipliaient, surtout dans les milieux intellectuels (affaire Sakharov, années 70). A partir de 1985, la tentative politique de Gorbatchev (« perestroïka » et « glasnost ») induisirent un changement radical, et affecta les artistes et les lecteurs ou spectateurs : les livres ou les films les plus demandés par un public fatigué d’idéologie étaient les romans policiers… Alexandra Marinina obtient dans ce domaine une réputation nationale et même internationale, comme Boris Akounine, Tatiana Tolstaïa ou Lïoudmila Oulitskaïa, ou Dmitri Gloukhovski dans la science-fiction : sans compter les écrivains russes présents dans les pays « occidentaux »…

Mais des cinéastes semblent résolus à reprendre les traditions de leur pays : le Franco-soviétique Pavel Lounguine (Taxi Blues prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1990, La NoceTsar…), ou mieux, Alexandre Sokourov (Mère et filsPère et fille…, Francofonia, tourné en France en 2015, et reconstituant le temps de l’Occupation) ; il a signé en 2002 l’extraordinaire Arche russe, Palme d’or à Cannes en 2002 : extraordinaire, parce que se mêlent, au Musée de l’Ermitage (!), 400 ans d’histoire et d’art européens dans une éblouissante fiction ; extraordinaire au point de vue technique, parce que le film est un plan séquence de 96 minutes, grâce à la  vidéo numérique à haute définition…   

Tout cela à suivre ; mais il n’est pas exclu que dans un proche futur s’accomplisse le vœu du général de Gaulle : l’Europe de l’Atlantique à l’Oural…                                     

 

 


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 Texte et photo © Monsieur-Légionnaire  

 

 

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Centre Culturel du Trioulet
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