CONTE DU NOUVEL AN 2026
Je dédie ce conte à ma fille tant aimée
Marie-Noëlle
Aux environs des mois de mars et d’avril de l’année 2020 se produisit en Atlantique Nord un phénomène étrange que les scientifiques n’arrivaient ni à comprendre, ni par voie de conséquence à expliquer à leurs interlocuteurs qui ne manquaient pas de les interroger.
Le phénomène en question débuta par la présence d’un couple de baleines qui fut aperçu par les pêcheurs de la Hague au large du Cotentin. Les pêcheurs du Cotentin, sans être particulièrement familiers de ce type de mammifères marins, savent toutefois reconnaître une baleine d’un cachalot, tout autant qu’un aileron de sardine de la queue de l’animal en cause !
Yann, jeune pêcheur, qui portait le nom du héros de Loti, était en pleine action de pêche à bord de son bateau baptisé La Marie-Noëlle quand il héla son matelot :
Yann donna un coup de barre. Les deux « ailes » qui planaient au dessus des eaux disparurent aussitôt dans un léger tournoiement engloutissant cette étrange vision maritime. Le matelot, penché sur le plat-bord, aperçut alors une gerbe d’une étonnante blancheur qui contrastait avec la grisaille des eaux.
Quatre pales horizontales jaillirent alors dans un mouvement synchrone d’une stupéfiante beauté. Il s’agissait bien d’un couple de baleines franches. Leur proximité relative des côtes n’était pas en soi un événement exceptionnel mais leur présence en cette saison n’était pas courante. De retour à quai, l’annonce de cette apparition ne fut pas jugée digne de retenir particulièrement l’attention.
Ce ne fut pas le cas les jours et les semaines suivantes. D’un simple couple, la mer sembla se peupler de plusieurs mammifères qui apparaissaient régulièrement à la surface, lançant des gerbes d’eau de leurs évents. Lorsque leur nombre dépassa la dizaine, les questions commencèrent à se poser. Chaque matin les pêcheurs en dénombraient de plus en plus. Comme si les baleines franches avaient choisi les côtes normandes pour venir réchauffer leurs nageoires ! La Presse relatait cette étrange migration.
Des scientifiques, biologistes marins de renom, spécialistes des cétacés de toutes espèces se réunirent à Cherbourg pour constater de visu cet étrange pèlerinage. On savait le peuple des baleines coutumier chaque année de tels rassemblements à l’embouchure de la baie de Fundy et dans le golfe du Saint-Laurent, mais quelle pouvait donc être la raison pour laquelle leur agence de voyages les invitait à modifier ainsi leurs ancestrales traditions pour les inviter à se rassembler sur les côtes du Cotentin ?
Quel beau spécimen de baleine !
Les plus savants des scientifiques restaient sans réponses véritables. Tous avançaient des lapalissades :
- « Ce sont des Eubalaena, disaient les uns ; elles viennent dans nos eaux chaudes pour trouver abondance de plancton et se nourrir à volonté ».
C’était bien la première fois que l’on entendait parler d’ « eaux chaudes » sur les plages du Cotentin !
D’autres biologistes marins affirmaient doctement :
- « C’était l’habitude, il y a bien longtemps, des Aspidochélons, les ancêtres de nos actuelles baleines, que l’on nommait ainsi (aspic-tortues). Elles retrouvent simplement un reflexe « « préhistorique » qu’elles avaient oublié ! ».
Cela faisait penser aux médecins de Molière !
À les entendre, beaucoup ne se privaient pas de rire sous cape, pour ne pas dire qu’ils riaient franchement … « comme des baleines ! ». Ce qui, parlant de baleines franches, était assez cohérent.
Quoiqu’il en soit, les jours s’écoulaient et nos baleines franches ne cessaient de se réunir et de s ‘égayer au large des côtes de la Hague. Il fallait les voir avec leurs jeunes baleineaux batifoler dans les vagues, s’approcher des plages, bondir souvent dans des sauts lumineux se terminant dans des « éclabouissements » majestueux aussi sonores que gracieux. Comment de tels animaux longs d’une dizaine de mètres, et souvent davantage, pesant de 75 à 100 tonnes pouvaient-ils, tout à la fois, posséder dans l’eau, leur milieu naturel, mais aussi hors de l’eau, une telle grâce pour ne pas dire une telle légèreté ? Ces baleines que les Grecs antiques nommaient : « quelque chose qui se gonfle ». C’était un véritable festival. Un festival de couleurs : blanches, mouchetées, grises, bleues, noires …
Yann déclara un matin à son épouse :
Le matin était à peine levé et Yvon courait de ses jeunes jambes derrière son père pour gagner le quai de granit au pied duquel dansait La Marie-Noëlle. Les mouettes riaient déjà de bonne heure en tournoyant au dessus des mâts de la coque bleue à liston blanc. Yann se mit aux commandes. Le sillage bouillonnait à la poupe comme l’eau d’une marmite surchauffée. Bientôt le matelot en ciré jaune et encapuchonné comme la tête d’un calamar, commençait à relever les casiers garnis de gros dormeurs joufflus, sectionnant d’un coup rapide de couteau leurs tendons.
En longues ondulations grises, comme des lignes sur la page d’un livre, la mer secouait La Marie-Noëlle. Les casiers dégarnis de leurs trésors roulaient de bord à bord.
Effectivement une véritable « troupe » caracolait et, certainement intriguée, se rapprochait de la Marie-Noëlle. Le ciel était devenu d’un noir d’encre et une fine pluie, froide, inondait maintenant le pont, sans pour autant arriver à calmer la houle de plus en plus violente. La Marie-Noëlle tanguait de plus en plus, quand une brusque embardée provoqua le drame.
Sous un violent coup de boutoir, le jeune Yvon, soulevé du pont, bascula à la mer. Yann vit son fils disparaître dans les eaux avant même d’avoir pu faire le moindre geste. La vague s’était refermée comme une porte de prison sur un condamné, mais là la porte ne s’ouvrirait plus jamais.
Ainsi avait disparu un 13 juin 1998, en mer d’Irlande, peu après minuit, Éric. Éric que la mer avait ensuite rendu à la Terre.
Yann avait engagé un boutakoff mais la mer restait de marbre, comme la dalle d’un tombeau.
- « Mon Dieu, mon Dieu » s’écria le père déjà en pleurs. De lourdes larmes au goût plus salé que les vagues qui engloutissaient son fils creusaient ses joues.
Soudain, une énorme nageoire caudale surgit des eaux, à tribord du navire. Deux pales gigantesques comme deux immenses galettes de blé noir accolées, échancrées sur leur pourtour. Et, au centre, dans cette échancrure bien marquée, comme allongé dans un berceau, Yvon était là, tout immobile et souriant. Comme un nouveau Moïse sauvé des eaux.
Les deux immenses pales s’approchèrent de la Marie-Noëlle et s’élevaient comme à ne plus vouloir arrêter leur ascension. Le dos de la baleine était maintenant à couple de la coque. Un dos énorme. Une des nageoires pectorales s’était repliée sur le plat-bord comme pour s’immobiliser et immobiliser le bateau. Alors la nageoire caudale se pencha avec la délicatesse d’une mère qui remet son enfant dans les bras de son père. Yann saisit son fils. Le colosse dégagea sa nageoire, large comme une spatule de géant et de son évent lâcha une gerbe d’écume à faire pâlir d’envie le plus majestueux des geysers d’Australie. Et disparut dans les eaux. Une oreille attentive aurait alors entendu naitre du creux des vagues un chant rauque, modulé, repris par des centaines de poumons … Un chant. Le chant des baleines. Personne ne le sut, mais cette baleine était une femelle allaitant son baleineau.
Le lendemain, la Presse de la Manche, le Télégramme et tous les organes de presse titraient en première page le sauvetage miraculeux de l’enfant.
27 avril 2020
Sous le ciel blanc laiteux du Cotentin, il était là, dressé majestueux sur la large plateforme s’ouvrant devant le chantier baptisé au prestigieux nom de l’ingénieur Laubeuf. Il était là sur son haut dispositif de mise à l’eau. C’était un nouveau sous-marin, un sous-marin d’attaque de nouvelle génération prêt à être lancé. Sur sa coque noire, sept lettres : SUFFREN.
Suffren, l’unique. Le Bailli surnommé le Napoléon des mers. Le plus grand marin que la France ait jamais connu. Celui qui remporta les plus belles victoires en Océan Indien face à la blanche Albion. Lui, le héros des mers, de l’Ordre de Malte, un provençal, qui révolutionna la marine de France. Son nom inscrit sur la coque noire du premier SNA de la classe Barracuda.
99 mètres de puissance sur 8,8 mètres de diamètre. 46 000 tonnes s’élevant dans les hauteurs de la technologie et de la science navale française. Ce n’est pas un sous-marin ; ce n’est plus un sous-marin ; C’est la France qui s’apprête à être lancée sur les mers.
Pierre-André, certainement à la barre des plus grandes des galaxies du firmament, le regard dressé sur les étoiles qui guidaient ses navigations, avec ses hommes, ses marins glorieux tout autour de lui, ceux qui ne voulaient pas le quitter, quitter son bord pour un autre bâtiment que le sien, devait regarder ce matin là ce sous-marin portant son nom. Le premier d’une série de six. Le premier, évidemment. Qui mettre avant lui ?
Le SNA Suffren trône donc, je l’ai déjà dit, avec ses ailerons sur sa coque et, non plus, sur le massif. Il va connaître, ce jour, le baptême des flots. Avec ses 700 000 composants. Une centrale nucléaire dans un cylindre de 9 mètres de diamètre.
Yann, pour ce lancement, a voulu prendre la mer à bord de la Marie-Noëlle. Avec son fils Yvon. Tous deux ont briqué le bateau jusqu’au dernier boulon. Ses cuivres resplendissent comme de l’or. Quand on s’apprête à voir Suffren, il faut se mettre en tenue de sortie ! Pavillons sur les haubans avec flammes qui claquent au vent. Yvon est habillé en costume de marin : tricot rayé et bonnet à pompon rouge. Sa mère a accepté de prendre pied à bord ; châle sur les épaules et longue jupe noire.
- « Pourquoi noire ? »
- « Pour être à l’unisson de la coque du Suffren ».
Depuis la veille au soir, la cohorte des baleines qui croisait au large de Cherbourg, a disparu. Au grand désespoir d’Yvon.
Les 46 000 tonnes d’acier et d’intelligence viennent d’entrer pour la toute première fois sur les flots, sous les applaudissements, l’admiration et l’émotion des présents au lancement. Alors sous les yeux émerveillés du jeune Yvon se produisit un événement inqualifiable. Du dessous des eaux surgirent d’un seul et même mouvement une multitude de baleines entourant le Suffren dans sa première mise à l’eau. Elles étaient là, autour de lui, par centaines, de tous côtés, les unes claquant l’eau de leur aileron caudal, les autres dansant sur les vagues, certaines s’élevant avant de retomber en faisant jaillir des écumes par milliers. Il paraît qu’un avion de patrouille maritime qui survolait la mise à l’eau a compté 635 baleines et baleineaux. 635, allez savoir pourquoi ?
- « Je la reconnais, papa ; je la reconnais ! C’est la mienne ! Elle vient me dire bonjour ».
Et l’enfant, regarda son père :
- « Papa, quand je serai grand, je veux être marin. Je veux être sous-marinier. Et je veux commander un sous-marin. Je veux commander le Suffren ».
Le 31 décembre 2025
Jean-Noël BEVERINI, membre de la commission culture de l'AACLE.
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