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Conte fantastique et politique

CONTE FANTASTIQUE et POLITIQUE (1)

« PÉTROS LATAMÉIOS ET LA CARRIÈRE ANTIQUE »

À madame Jacqueline de Romilly

 Conte fantastique et politique

(1) Au sens grec du terme : qui intéresse la cité.

Un orage comme jamais de mémoire d’homme, personne n’en avait vu pareil tomber du ciel pour défier la terre, s’était abattu sur Marseille. La ville, submergée, ruisselait d’une eau noire et boueuse qui, au lieu d’être aspirée vers les bas-fonds, regorgeait de tous les pores et de toutes les ouvertures possibles. Les caves vomissaient des rouleaux de puanteur avec des sifflements sinistres en passant au travers des grilles et des barreaux qui se mettaient à chanter comme les cordes d’une harpe, mais des chants gutturaux d’enfer. Les rats chassés des égouts tournoyaient dans d’effroyables rondes. 

Le ciel, lui-même, semblait s’être rétréci et ne gardait plus assez de place pour contenir le flux et le reflux débordant de ses éclairs zébrant, courant les uns après les autres, les uns sur les autres, les uns sous les autres. L’orage ne méritait plus le nom connu d’  «orage » ! Le déluge de Noé, seul le déluge de Noé, pouvait trouver là une certaine ressemblance. Quel était donc le péché des hommes d’aujourd’hui pour irriter ainsi la colère de Dieu, des  dieux ou des démons de l’enfer ?

Enfin, le vacarme baissa de voix, mais comme à regret. De temps en temps, un dernier sursaut de colère fracassait l’air mais ce n’était que rugissement sans conviction profonde. Histoire de dire : « Je suis encore là ! ». Sous des cieux devenus silencieux,  mais d’un silence de mort plongé dans une obscurité grisâtre, seule continuait à gémir l’eau qui n’arrivait plus à retrouver le chemin du Vieux-Port. La terre était devenue mer.

La mairie, semblable à un ilot, pleurait comme une cascade. Sur l’autre quai, en hauteur de colline, la Vierge de la Garde qui semblait avoir renoncé à l’assurer, la garde, s’était éteinte. Le symbole était sinistre et effrayant. Dans l’Enfant Jésus que portaient les bras de la Vierge, beaucoup voyaient la Ville de Marseille elle-même, bercée par les mains de la mère de Dieu. La statue 

éteinte, cela signifiait la chute de l’Enfant des bras maternels. C’était la Ville qui avait échappé aux mains de sa protectrice !

Il ne manquait plus qu’un tremblement de terre ! Que cette terre fondée par les grecs de Phocée s’ouvrit pour aspirer au royaume des enfers une ville détruite.

 Alors que la tempête cessait, dans le quartier de Corderie, le drap qui recouvrait l’ancienne carrière grecque antique sembla se soulever. Le flot des eaux, sans doute. L’effet de vent, peut-être. Mais le vent ne soufflait plus. 

Curieusement les eaux ne ruisselaient pas sur l’ancestral site fondateur de Massalia. Mais le drap gris bougeait bien. Dans sa partie la plus ancienne. Celle où dormaient les « négatifs » des sarcophages de grès et les quelques sarcophages toujours présents. Le drap se soulevait ! Par à coups successifs. Comme si, par en dessous, quelque chose l’agitait. Quelque chose ou quelqu’un. Pourtant depuis 26 siècles il n’y avait personne sur cette terre, ni dans cette terre, ni sous cette terre ! Peut-être alors un animal ? Un chien errant venu se réfugier sous cette « tente » en attente de la cessation de cette dévastation provoquée par les éléments en furie. Un chien comme il en court qui aurait eu la présence d’esprit de s’abriter ainsi dans un de ces caveaux creusés il y avait 26 siècles par la main des hommes. Mais aucun aboiement ne fusait au dessous de ce drap. Plutôt un géotextile étendu, soi disant, pour protéger le plus ancien site de Marseille mis au jour en 2017. Un linceul dont on cachait le nom.

Subitement Séléné, veuillez m’excuser, la lune apparut dans le ciel et, d’une éclatante lueur d’argent illumina l’ancienne carrière, du moins ce qui en restait. Alors le lieu sembla baigner, plus que baigner, rayonner dans un halo émanant de la roche elle-même. Le drap s’agitait de plus en plus.

… Pétros Lataméios  venait de déchirer le drap recouvrant son sarcophage ! Folle vision. Tout était-il à ce point bouleversé ? Ce déluge avait-il renversé, inversé le cours du Temps ?

Pétros Lataméios se dressa, tout auréolé de lumière lunaire. Le jeune homme, car il était bien jeune, était vêtu d’un pagne à l’antique, torse nu, tête bouclée. Il regarda tout autour de lui et les traits de son visage, beau, pur comme l’est l’Apollon d’Olympie se figèrent d’horreur. Personne ne pouvait le savoir : Pétros Lataméios était l’élève, le disciple du maître Lithos, grand architecte et conducteur des travaux de la carrière grecque antique. Lithos avait reçu mission de bâtir une ville nouvelle, fière, placée sous la protection d’Artémis. Et cette ville était Massalia. Il avait dirigé avec le concours de son disciple Pétros Lataméios les carriers, organisant au matin le travail des équipes, distribuant les outils, les piques et les coins de bois à faire gonfler d’eau pour qu’ils éclatent les couvercles taillés des sarcophages. Il avait fait creuser le puits à quelques coudées. Le puits n’était pas très grand mais utile, indispensable même. Son eau désaltérait les hommes, abreuvait les bêtes de somme transportant les blocs, les meules, les sarcophages et nourrissait la terre pour mieux l’extraire.    

Dès le point de l’aube, cette aube à la couleur de rose, comme le chante le divin Homère, les carriers étaient au travail. Des hommes simples, nos premiers marseillais ! La calanque, directement sous leurs yeux, était belle, abritée, ensoleillée, sûre, profonde, riche d’espérance et aimée des dieux. À quelques encablures les longues barques effilées au bordé cousu croisaient, au rythme cadencé des rameurs, leur voile enrichie du vent.

Que rêver de mieux !

  • « Creuse ici, disait Pétros, à son carrier »
  • « Dégage-moi ce grès, commandait-il à un autre »
  • « Toi, va au puits remplir la cruche d’eau »
  • « Eurysacès, as-tu pu moudre la farine de pois chiches ?
  • « Philos, où en sont tes Naïskoï ? Nous devons en livrerquarante ! »
  • « Andros, tu as oublié de graver notre marque sur ton dernier bloc »

La vie s’écoulait laborieuse, dure. Mais comme à Phocée, il faisait beau. Il faisait bon travailler pour cette nouvelle cité. Enfin celle qui allait sortir de la mer et entrer dans l’histoire de la Méditerranée. Un jour malheureux, un jour malheureux et funeste entre tous, alors que Pétros se trouvait au dessous d’une taille nouvellement dégagé,  un bloc se détacha. Comme un père, Maître Lithos avait tenu à enterrer Pétros sur le lieu même de sa mort. Dans la Carrière. Au sein même de sa carrière. Elle était sienne.

Pétros Lataméios avait dormi 26 siècles, du repos du juste, sous le regard ancien d’Artémis, puis sous l’œil protecteur de la Vierge portant un Enfant dans ses bras. Était-ce cette effroyable tempête qui l’avait réveillé ? Peut-être aussi un sentiment de Liberté ? Les grecs l’ont créée, comme l’Idée de Démocratie. Deux Idées oubliées.

Pétros gravit la colline de la carrière, reconnut les fronts de taille. Il entendait le choc des fers sur la pierre, les cris des carriers, leurs chants … Leurs rires résonnaient à ses oreilles, au cours des repas faits de haricots secs et de sardines fraîches. Pêchées à même la rive du Port. La journée finie (ce n’était pas encore le temps du fini-parti), sous l’au revoir d’un soleil plus roux que le plus pur des cuivres, on s’endormait enroulé dans une couverture de poils de chèvre, à même le sol, comme le beau Ulysse et ses compagnons. 

Au matin, Pétros faisait l’appel, répartissait le travail … Et la vie reprenait son cours, au chant du métal frappant la roche.

… Debout au sommet de la carrière abandonnée, Pétros ne comprenait pas. Avoir tant travaillé pour tant d’oubli. Le respect du travail, le simple respect de la sueur des hommes avait été mis à la porte sous le règne du béton. Il redescendit. Les blocs de taille et les couvercles de sarcophages formaient des sortes d’escaliers ou plutôt d’espaliers où ses pieds chaussés de sandales de cuir reconnaissaient chaque espace, chaque anfractuosité dans la roche. Il aurait pu en descendre les degrés en fermant les yeux. Vingt six siècles après, sa souvenance était intacte. Sous le drap de géotextile qu’il écartait à chaque pas, surgissait le grès calcaire, si fin, et qu’il goûtait, ferme encore sous ses doigts. Il n’en revenait pas. Ce calcaire gréseux avait traversé le temps et les siècles. Il en remercia Artémis dont le Temple s’élevait alors en face, sur la rive Nord de la calanque. Mis à part cette roche dont il savourait à nouveau la couleur ocre que seul le soleil couchant avait pu lui donner, tout était évidemment nouveau. Mais cette couleur si belle, unique, unie, uniformément parée d’or étincelait comme dans une sorte de résurrection. Les corps enfouis blanchissent et leurs os deviennent poudre comme l’a chanté Villon. La pierre de la carrière s’était dorée dans l’ombre. S’était dorée sous l’ombre. Le temps l’avait même embellie, comme le temps embellit le vieil argent.

Pétros caressait de ses doigts les marques des carriers, encore bien visibles. Comme s’ils venaient de déposer leurs outils au soir précédent. Ici des sillons fins creusant la pierre de droite à gauche. Là, les mêmes sillons mais courant de gauche à droite. En vérité une vraie gravure en arête de poisson, comme les arêtes de ces sardines dont les ouvriers faisaient leur repas chaque jour avec du vin frais et de l’eau tirée du puits et rafraîchie dans de grandes hydries aux joues pansues. Les grecs n’aimaient pas le vin pur. Ils le buvaient additionné d’eau. Le vin pur qui portait à la tête et embuait les sens était bon pour les barbares. Pétros revoyait aussi toutes ses équipes, les hommes et même les enfants, et les femmes apportant des paniers emplis de pains ronds et dorés, de la même couleur des roches, et des olives grosses comme des oeufs dans des paniers d’osier et des bassins vernissés.

Le moment que préférait Pétros Lataméios, pourtant si jeune homme, était celui de l’après repas, avant la reprise du travail. La carrière était silencieuse. Plus de bruits, ni de chants des fers, des piques et des bois. Alors, devant les carriers assemblés, il montait sur un bloc non encore taillé, rajustait sur son épaule le pan de sa tunique, tendait le bras et prenait la parole. La Parole, le Logos pour un grec ! Même Démosthène ne pouvait s’empêcher de parler … avec des cailloux dans la bouche ! Le Logos, la Raison faite parole. Le Logos, grandeur de l’homme. Le Logos, parole des dieux faite homme.

- « Qu’Artémis nous accorde sa bénédiction et que sa bénédiction vienne sur chacun d’entre vous, sur vos femmes et sur vos enfants. Nous sommes les créateurs d’une ville nouvelle. Enfants de la civilisation qui nous a donné la vie, nous devenons géniteurs d’une terre nouvelle. Cette terre, grâce à notre travail, resplendira dans les siècles qui viennent. Cette terre, nous l’avons baptisée Massalia. C’est cette Massalia que nous élevons jusqu’aux cieux pour la plus grande gloire de ses habitants, l’honneur d’Athéna sans pareille et le rayonnement d’Artémis qui a conduit nos pas sur cette terre nouvelle ».

… Pétros suivit la pente naturelle de la colline et arriva aux rives du Port. Quelques hommes et femmes ayant bravé les fureurs de l’orage, aperçurent  une silhouette, une sorte d’homme vêtu d’une courte tunique blanche, torse nu, s’avançant vers eux. Vision d’autre monde.

L’eau avait commencé à se retirer. Pétros sentit sous ses pieds une fraîcheur qu’il reconnut être celle d’une plaque de métal. Il s’arrêta, baissa les yeux et lut :

-« Ici en 600 avant notre ère des grecs venus de Phocée … » 

En arrêt devant l’inscription, stupéfait, incapable de bouger, littéralement figé au sol, pétrifié (ce qui est un comble pour un jeune homme ayant été en charge de l’exploitation d’une carrière de pierres et qui, de plus, porte le prénom de Pétros et un nom signifiant « carrière » !), il entendit des voix qui l’interpellaient. C’était le groupe des marseillais venus à sa rencontre. Il y avait Gilbert et Danielle, Michel et Michelle, Jacques et Alice, Jean, Guy, Jean-Robert, Danièle, Bruno, René, Georges, José,  Jeanne et Constantin, leurs amis, femmes et hommes, Adrien … Et tous les autres qui s’en souviennent.   

Adrien quitta sa veste de laine :

-« Bienvenu. Kairé. Ne prends pas froid »

Et il déposa sur ses épaules sa veste chaude de laine.  

 Viens, lui dit Michel. Nous ne pouvons t’offrir un verre de Résiné, mais un vin chaud te fera du bien … à moins que tu ne préfères un Ricard ? »

Les voilà tous attablés sur la terrasse de la Samaritaine. Un pâle soleil redonnait au Port un habit digne d’un sourire. D’ailleurs Pétros se surprit à sourire. Il se leva, comme il faisait dans sa carrière. Avant. Je vous l’ai dit : le Logos ! Allez donc empêcher un grec de prendre la Parole. La liberté de parler. Tout est dit. Tout est résumé en deux mots : Liberté et Parler. Quand on ne parle plus, il n’y a plus de liberté. Quand l’homme n’a plus la liberté de parler, il n’a plus de liberté du tout. Et Pétros parla :

  • « Amis, kalloï kagahtoÏ, frères massaliottes, anciens fils de Phocée par laquelle nous sommes nés, vous mes amis, vous qui avez dans le cœur le même sang que ce sang qui coule dans mes veines, je lève cette coupe pour vous remercier et jepense à cette autre coupe que leva le premier, Protis, après avoir abordé votre rive. Que soit béni Protis. Que soit bénie Gyptis. Vous en êtes les fils. J’en suis fier. Mais quand je vois cette carrière où j’ai donné ma vie, quand je vois cette carrière si détruite, si abandonnée ! Une mère dans ma Grèce natale n’a jamais jeté le berceau où reposa son fils. Je n’en dirais pas plus. Ne m’en demandez pas davantage. Je ne demande rien. Mais la divine Artémis m’ordonne de parler. Elle me demande… »

  Pétros leva les bras au ciel.

  • Elle me demande … »

Gilbert et Danielle, Michel et Michelle, Jacques et Alice, Jean, Guy, Jean-Robert, Danièle, Bruno, René, Georges, José, Jeanne et Constantin, leurs amis, femmes et hommes, Adrien … et les autres restaient sans voix.

-«Elle me demande de rencontrer vos Timouques »

-«Nos Timouques ? »

-«Ce sont, je crois, tous vos élus d’aujourd’hui »

Ce ne sera pas facile. Nos « Timouques » sont très occupés »

-«Cela fait 26 siècles que j’attends ; j’ai droit d’ancienneté »

Les Timouques d’aujourd’hui consentirent, après moult conciliabules, à recevoir, enfin, Pétros Lataméios. Il leur parla de la carrière, de son abandon, de cette désolation, de cet affront fait aux Anciens, aux fondateurs. 

Il osa même leur dire :

«Si vous, nouveaux Timouques d’aujourd’hui, êtes là, tenant les rênes du pouvoir, c’est grâce à ces fondateurs qui ont bâti Massalia.… Sans eux Massalia ne serait jamais sortie de terre. Ou différemment.  Sans eux, vous-mêmes, ajouta t-il, vous seriez restés dans l’oubli ! »

Les Timouques l’écoutèrent, délibérèrent et conclurent qu’il convenait d’adresser une missive au quémandeur.

La lettre était frappée des cachets de toutes les Institutions internes, externes, périphériques, pléthoriques :

-«Cher monsieur Pétros Lataméios,

Nous sommes profondément honorés d’avoir fait votre connaissance. Nous vous en remercions chaleureusement. Nous comprenons votre souci de préservation de votre ancienne carrière. Nous avons, nous aussi, la nôtre à préserver ».  

À Massalia, le 24 octobre 2021

Jean-Noël Beverini

 Illustration Jean Brun

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